Sherlock 2010

ECRITURE - SCIENCE-FICTION - RECITS - LANGUES - MUSIQUE - BLU-RAY - LIENS

Réparer ses erreurs

Article précédent - Index des articles sur l'écriture - Article suivant

par David Sicé

***

***


Achever un récit suffit rarement à être content du résultat. Par ailleurs, si on fait appel à l’avis de quelqu’un d’autre, que faire de son avis ? Voici en quelques étapes des pistes à explorer quel que soit votre media de prédilection.

***

De quel temps de correction disposez-vous ?

Même si vous pratiquez votre art en touriste, sans date butoir pour remettre votre travail à un commanditaire, vous avez tout intérêt à vous fixer un calendrier. Habituellement, on se fixe une durée pour « pondre » le premier jet (par exemple une heure, ou encore une semaine), ce délai étant basé sur vos expériences précédentes.

Par exemple vous savez qu’il vous faut une semaine pour boucler 70.000 caractères, donc pour en produire 600.000 il faudra probablement sept fois plus de temps, soit deux mois, pour produire un premier jet. Sachez alors qu’il vous faudra le même temps pour réaliser les corrections – soit quatre mois pour remettre un manuscrit de 600.000 caractères convenant parfaitement à vos attentes. Sans doute avec l’expérience et certaines précautions (en particulier de bons réflexes typographiques, un niveau d’orthographe sous contrôle, des réflexes rôdés d’écriture etc.), vous pourrez considérablement diminuer ce temps.

Maintenant, à la date présente, vous n’êtes pas content, ou quelqu’un n’est pas content du résultat, et vous voulez en tenir compte. Avez-vous vraiment le temps de remettre tout en place avant la date butoir de remise du manuscrit ? Si ce n’est pas le cas, vous ne pouvez procéder qu’à des corrections quasi automatisées (changer certains noms) ou qui peuvent être localisées très vite. Si bien entendu vous travaillez sur un ouvrage très court, vous n’aurez pas ce problème.

***

Méfiez-vous des psychos

Vous pensez avoir résolu tous les problèmes, mais la même personne qui vous a mis sur la route de ces corrections vous donne d’autres conseils – et cela va à l’inverse de ce qu’il vous a déjà dit. C’est un psycho, ne lui demandez plus de conseil, coupez les ponts créatifs. Si c’est un éditeur, trouvez en un autre, parce qu’il va vous faire perdre un temps énorme et ne vous attirer que des ennuis.

Second cas de figure, vous avez demandé un avis éclairé sur vos problèmes d’écriture, mais vous n’en n’avez pas tenu compte, ou pas complètement, et vous revenez soumettre votre manuscrit à la personne en question. Dans ce cas-là, c’est vous le psycho : d’une part, vous n’avez pas à demander un avis que vous avez décidé de ne pas suivre. Ensuite, une fois que vous avez demandé un avis à quelqu’un sur un manuscrit, vous n’avez pas à demander un second avis à la même personne sur le même manuscrit. Enfin, vous n’avez pas à demander dix avis sur le même manuscrit. Deux ou trois doivent suffire. Après, publiez et écrivez autre chose.

***

Se débrouiller seul ou après un avis critique

Vous devez au moins avoir dormi une bonne nuit avant d’attaquer une relecture critique de votre ouvrage. Si l’ouvrage est long, découpez la relecture en plusieurs étapes (tel nombre de chapitres par jour). Pour trouver vos erreurs, quel que soit le niveau où elles se sont produites, vous allez devoir changer de point de vue. Le but est d’éviter d’utiliser le même réseau de neurones qui a servi à construire votre œuvre pour analyser et corriger cette même œuvre, parce que vous cherchez précisément à zapper les bugs éventuels de ce réseau de neurone.

***

Retour vers le passé

Vous avez déjà réussi un ouvrage de même nature qui vous plaisait, dont vous êtes entièrement satisfait. Par exemple, un premier épisode à succès d’une série dont vous venez de terminer un second épisode. Relisez le début ou un passage, ce qui va vous remettre dans le même état d’esprit où vous avez réussi votre travail. Dans le même état d’esprit, attaquez une correction tout azimut en relisant votre premier jet, et en notant systématiquement vos remarques, sans non plus ajouter de la méchanceté envers vous-même, si vous avez cette tendance : respectez l’auteur comme on doit respecter une autre personne. Si vous n’arrivez plus à corriger, c’est que vous retombez dans votre état mental présent. Replongez-vous alors dans votre premier texte avant de reprendre les corrections.

***

Utiliser un modèle de référence

Soit vous ne disposez pas d’un ouvrage qui vous plaise parmi ce que vous avez déjà fait. Soit vous avez besoin de sang neuf, ou alors vous avez l’impression que vous manquez de technique. Le principe est toujours le même, sauf que cette fois, vous devrez emprunter le réseau de neurones d’un autre. Allez-vous plonger dans son œuvre cinq à dix minutes. Lisez à haute voix ou commentez ce que vous voyez, entendez, etc. Vous devez être immergé dans l’histoire, profiter au maximum des sensations, des émotions, des souvenirs qu’elle rappelle – vous devez « y être ». Puis posez-vous la question de ce qui vous a apporté tout cela dans ce que vous avez lu ou vu. Pas la peine d’en faire une thèse : repartez à la correction de votre propre récit, dans votre nouvel état d’esprit. Il est cependant recommandé de choisir comme référence un ouvrage qui correspond à l’ambiance et au niveau d’expertise que vous voulez atteindre.

***

Changer de langage, de media

Vous ne disposez d’aucune expérience pour analyser le travail d’un autre. Cependant, vous savez gribouiller, ou bien vous savez parler une langue, même mal. En changeant de langage, en transformant l’écrit en image, ou bien le français en anglais, ou en lisant à voix haute et en le jouant comme sur une scène de théâtre, vous changez de point de vue, et toutes les adaptations qui vous paraîtront bienvenue, vous allez pouvoir le retraduire dans votre langage de départ – l’écrit si c’est de l’écrit, mais en image si vous travaillez en image, en musique si vous êtes en train de composer de la musique – et ainsi de suite. Attention dans ce cas à ne jamais vous interrompre ni vous épuiser : vous disposez en effet d’un temps limité pour faire les corrections. Par exemple, si vous transformez votre premier chapitre en bande dessinée sans faire vos corrections dans la foulée, vous aller perdre le fil de vos pensées. De même si vous fatiguez, les corrections seront moins efficaces, voire deviendront mauvaises.

***

Démonter et remonter

Plutôt que de faire du replâtrage, vous allez refaire en accéléré le travail de construction du récit. Ou peut-être le faire pour la première fois, ou pour la première fois complètement. Pourquoi ? Parce que vous avez changé entre le moment où vous avez commencez votre récit, et le moment où vous l’avez terminé. Parce que votre premier jet apporte de nouvelles informations essentielles au parachèvement de votre récit, tout comme vos doutes – et que vous ne disposiez pas de ces informations au moment où vous en auriez eu besoin. Si vous ignorez comment construire un récit, ou si vous vous êtes laissé emporter par votre inspiration (ce n’est jamais un mal), mais que vous l’avez regretté, c’est probablement le seul moyen de corriger parfaitement le tir. Par contre, en cas d’erreur d’écriture grave, vous risquez d’avoir à tout refaire, à recycler complètement votre premier jet. Si cela vous fait peur, si vous n’avez plus le temps, ce ne sera pas possible : soit vous passez à autre chose, soit vous revenez à la solution des corrections minimales.

Je rappelle les étapes à revisiter :

1°) le cahier de charges – récapitulez la liste de vos attentes, des ingrédients indispensables selon vous ou votre commanditaire, à la réussite ;

2°) la pêche – en relisant ce que vous avez déjà fait, répartissez les idées à travers le tableau à trois colonnes de l’encyclopédie : décors (quand, où, quoi), personnages (qui), actions et situation (qu’est-ce qui arrive, comment ça arrive) ;

3°) Tracez l’arbre des intrigues – vérifier si elles ont toutes un début, un milieu, une fin, comment elles se relient entre elles ;

4°) Identifiez les progressions : à quel moment on atteint un pic d’intérêt pour le lecteur comme pour les personnages ; de quel genre d’intérêt il s’agit ; quand cet intérêt est au plus bas ; quand les pics d’intérêts s’accumulent au même moment ;

5°) Reconstituez le scène par scène chronologique (dans l’ordre où c’est arrivé) et le scène par scène logique (dans l’ordre où vous le racontez), en rappelant pour chaque séquence à travers quel point de vue ces scènes sont montrées ;

6°) Reconstruisez la narration et les dialogues en identifiant quels sont les jeux et rites utilisés. Si vous ne les connaissez pas, essayez de les décrire vous-mêmes : un jeu ou un rite est une sorte de recette de cuisine qui va boucler (c’est un jeu) ou bien avancer d’un point où il y a un problème à résoudre – jusqu’au point où ce problème est résolu. Dans tous les cas, il y aura des rôles à jouer, des choses à faire dans un certain ordre, avec parfois plusieurs choix possibles.

7°) Identifiez les effets de styles et les effets de syntaxe – rythmes, allitérations, progression logique du paragraphe, accords des verbes etc. et vérifiez que les motifs que vous avez esquissé lors du premier jet sont cohérents et complets. À toutes ces étapes, vous pouvez utiliser une carte de l’esprit ou graphe (un mot à partir duquel on tire des flèches représentant un lien logique, jusqu’à un autre mot), qui permettra d’identifier les manquants et de trouver les solutions.

Si vous ne savez pas faire tout cela, tentez la solution suivante.

***

Introduire un aléa, introduire un libre-arbitre

L’interactivité est la bombe atomique de la correction d’erreurs. Ne vous lancez dans cette entreprise que si vous n’avez pas d’autres choix (!). Dans un premier temps, si vous ne savez pas ce qu’est un véritable récit interactif, commencez par jeter un coup d’œil aux premiers jeux de rôles sur table des années 80 – Donjons et dragons première ou seconde édition, l’Appel de Cthulhu première ou seconde édition et ainsi de suite. N’allez surtout pas vous inspirer des jeux vidéos ou des versions les plus récentes, qui ne sont que de pâles resucées.

Si vous ne pouvez pas faire cela, passez à la seconde étape, qui consiste à identifier les points nodaux (les « nœuds ») de votre premier jet : lisez tranquillement et mettez-vous à la place du personnage – est-ce qu’il a plusieurs choix ? Faites une liste. Que se passerait-il s’il faisait chacun de ces choix (dont celui que vous avez choisi pour lui en rédigeant le premier jet) ? Pourquoi ce choix plutôt qu’un autre ? (et interdit de répondre, « parce que ça m’arrange ! »).

Seconde étape : dans le cas de chaque choix, posez-vous la question des différents résultats possibles pour un même choix : d’abord est-ce que le résultat dépend du personnage ou pas ? Jusqu’à quel point ? Soyez bref. Notez les options – les causes, les effets, les nouvelles pistes. Ce qui vous manque ou ce qui ne va pas va vous sauter aux yeux : en effet quand un récit devient interactif, c’est comme s’il passait de deux dimensions à trois, et que vous pouviez le faire pivoter sous vos yeux, pour en voir tous les défauts, toutes les perspectives absentes ou fausses.

N’essayez pas en revanche de prévoir toutes les options, d’identifier tous les points nodaux : dans un récit classique, un bête roman de deux cents pages – deux ou trois points nodaux suffisent en général à remettre de l’ordre et à enrichir formidablement son univers.

***

Résoudre le problème des pulsions

Tout le monde est un peu Docteur Jeckyll et Mister Hyde. Et beaucoup plus de personnes que ça, en fait. Le problème pour l’auteur est quand l’une de ces personnes que notre crâne abrite se met à prendre un pouvoir destructeur sur vos créations. Par exemple, vous avez tendance à vous répéter, ou bien à écrire des scènes trop violentes, ou voir le sexe partout, ou au contraire à tout asexuer, ou encore à imaginer que votre succès ne peut être qu’une resucée des romans Twilight, Harry Potter ou Star Wars.

La solution consiste à changer de rôle en tant qu’auteur : commencez par créer le personnage de l’auteur de votre futur manuscrit – donnez-lui un nom, et tous les traits qui font qu’il ne vous ressemble pas ou pas exactement. Ensuite allez voir comment ce genre de personne écrit pour de vrai : lisez-le, listez ses habitudes, ce qu’il ose faire, ce qu’il n’ose pas faire – et les probables schémas dans lesquels il peut s’enfermer.

À partir de là, en avant pour la réécriture : si en parcourant votre premier jet, vous trouvez de choses qui ne conviennent pas à votre personnage d'auteur, barrez, et remplacez-les par des choses qui conviennent à ce nouvel auteur présumé. Bon, évitez de devenir schizophrène quand même, et évitez de choisir un personnage d’auteur répugnant ou dangereux, parce que cette personnalité-là va forcément rejoindre la foule qui habite déjà votre crâne, et dont la saine diversité est la seule garantie de votre santé mentale.

***

Protéger son état de santé

Vous devez dormir vos huit à dix heures, faire du sport, manger à votre faim, soigner votre hygiène et votre mise, parler à des vrais gens qui vous parlent et vous écoutent pour de vrai, se réserver au moins une heure par jour rien que pour vous, vous exposer au moins autant à des personnes positives que vous vous exposez à des personnages négatives, prendre vos trois semaines de vacances une fois l’an, et ne rien faire avec excès ou sept jours sur sept sans exception.

Plus évitez l’alcool, toutes les drogues et tous les psychotropes actuellement en tête des ventes de pharmacies : rien de ce qui tue, paralyse ou modifie le fonctionnement des neurones ne doit interférer. Si ce n’est pas le cas, ne vous étonnez pas que votre cerveau puisse avoir des ratées et essayez de corriger le tir à petit pas, jusqu’à retrouver autant de liberté chimique que possible.

***

Défendre sa créativité

Vous devez disposer d’un temps de création qui ira de la recherche de l’idée jusqu’à la diffusion effective de ce que vous avez créé : un auteur écrit pour que son ouvrage soit lu / vu / entendu. Vous devez donc vous assurer de disposer de la sécurité nécessaire – qu’il s’agisse de finances en équilibre autant que possible, d’un téléphone portable éteint, ou de personnes toxiques (sombres crapules, manipulateurs, menteurs, vampires émotionnels, dépréciateurs pervers, tyrans, accusateurs, etc. ) tenus à distance au moins tant que vous avez à travailler dans la sérénité.

Inutile de devenir paranoïaque, goujat ou violent : quel que soit vos options, tenez-vous-en à des principes qui dépasseront la sphère de l’écrivain ou de l’artiste. Gardez le cap, respectez-vous au moins autant que les autres, évitez de trop vous disperser ou de toujours travailler pour les autres : la frustration, ça brûle. La création, tant qu’on la diffuse, ça reste et ça grandit.

***

***Fin de l'article***

***