Tout en haut
Une nouvelle de Science-fiction par David Sicé.
Pour tout public.
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Liberté, égalité, fraternité.
CHAPITRE UN : LA SURPRISE
Tout a commencé alors que je revenais de l'école avec mon copain Médhi. Cela faisait à peine deux semaines qu'on était rentré. Ils avaient démoli ma maison.
Au début j'ai cru que je m'étais trompé d'adresse. Mais c'était impossible. J'ai voulu les appeler au téléphone, mais je n'avais plus de réseau. Médhi m'a prêté son téléphone pour que je les appelle, mais une bonne femme automatique répondait que le numéro n'était plus attribué.
J'ai vu un policier, alors j'ai voulu lui expliquer. Je ne voulais pas, mais mes yeux pleuraient tout seul. Et je parlais n'importe comment. Mais il m'a juste demandé ma carte d'identité, et il l'a scannée. « Vous n'existez pas, » il a enfin répondu. « Allez-vous en. »
C'était comme si on m'avait donné un coup de poing dans le ventre. Peut-être que j'étais en train de rêver. C'est le policier qui s'est en allé le premier, alors je me suis retourné avers mon pote :
« Med', qu'est-ce que je vais faire ? Comment je vais retrouver mes parents ? Et où est-ce que je vais dormir ? »
Jusqu'ici, Médhi était resté pas trop loin de moi. Mais là, il se reculait :
« Tu sais, Nico, répondit-il avec une voix que j'entendais à peine, mon père dit que si les gens se font effacer, c'est qu'il y a toujours au moins une raison… »
« Quoi ? », je m'écriai en faisait un pas vers lui, ma gorge si serrée que ça me faisait mal.
Médhi s'écarta encore. On aurait dit qu'il était prêt à partir en courant :
« Peut-être qu'une raison pour se faire effacer, c'est d'aider des effacés ! M'en veux pas, Nico ! »
Et il détala comme une flèche.
CHAPITRE DEUX : LA LONGUE MARCHE
J'ai marché, et marché, et marché encore. Et comme la nuit tombait, j'ai commencé à avoir faim. Ah, si je n'avais pas dépensé tout ce qui me restait de mon argent de poche de la semaine pour un paquet de cartes à collectionner, j'aurais peut-être encore pu me payer une barre de chocolat, ou une boisson.
Je me suis demandé si je pouvais monter dans le train, pour essayer de rejoindre ma grand-mère en Bretagne. Mais la gare était plein de gens bizarres, et j'ai eu peur, et aussi il y avait plein de policiers, mais ils n'étaient pas habillés pareils que ceux qu'il y avait d'habitude : tout en noir, avec des casques, et des protections, et des masques à gaz.
Et ils avaient des sortes de pistolets qui faisaient des éclairs. Ils les ont pointés sur un vieil homme, à plusieurs en même temps. Le vieil homme était tombé, et il ne s'était pas relevé, et tout le monde avait fait semblant de ne rien voir. Alors j'ai fait pareil, et je suis reparti là où il y avait du monde, et des restaurants.
Alors une dame me retint par le bras : « Mon petit, tu es perdu ? »
J'ai hoché la tête. Je tremblais, et je ne tenais presque plus sur mes jambes, tellement j'étais mal.
« Tu as faim ?, elle a encore demandé avec un sourire : Viens, on va aller chez moi : il y a de la bonne soupe, et des desserts au chocolat, tu aimes les desserts au chocolat ? »
« BAS LES PATTES, ESPECE DE HARPIE ! » cria soudain une fille assez grande que je n'avais pas vu non plus arriver. Elle attrapa le bras de la dame qui me tenait et le tordit, et la dame poussa un cri de douleur.
« C'est mon petit frère et il n'est pas perdu ! » criait encore la jeune fille inconnue. « Et si tu t'approches encore de lui, je te pète toutes tes dents, espèce de sale ogresse ! »
Puis elle m'attrapa et m'emmena jusqu'au coin de la rue : « Allez viens, Rudolf, on rentre à la maison ! »
CHAPITRE TROIS : REBECCA
Elle s'appelait Rébecca Prévert. Alors que moi, je lui en voulais d'avoir empêcher la bonne femme de m'aider, elle, elle me passait un savon, et sévère :
« Mais enfin, t'es né d'hier ou bien t'es complètement débile ! Faut jamais laisser un adulte que tu ne connais pas t'approcher. Faut jamais les suivre chez eux. Tu les suis, et le lendemain on retrouve tes habits à la poubelle, et des fois avec du sang dessus ! »
Sans jamais cesser de vérifier si on n'était pas suivi, elle m'avait emmené dans « une planque » à elle, une espèce d'atelier abandonné où il faisait sombre et froid, mais dont la porte fermait bien si on la bloquait avec un cadenas, et elle a partagé avec moi un tas de salade en boîtes. Ce n'était pas très bon, mais j'en ai mangé deux, et après j'ai eu mal au ventre toute la nuit. Et les toilettes ne fonctionnaient pas, c'était répugnant.
Le lendemain, j'ai voulu retourner à l'école, parce qu'il y avait des toilettes qui fonctionnaient là-bas, avec du papier, et des douches, et la cantine où on pouvait manger chaud, et tous mes amis…
Ils m'ont demandé que je passe ma carte d'identité dans l'appareil à l'entrée, comme d'habitude. Et l'appareil ne m'a pas reconnu, alors ils m'ont dit de partir.
J'ai vu Yasmina, l'institutrice, qui m'avait reconnu et qui voulait venir au portail, mais son copain Henri la retenait. Rebecca m'avait attendu pas très loin. Elle est arrivé et elle m'a emmené loin, presque de force, avant que Yasmina puisse venir me chercher.
J'étais absolument certain qu'elle viendrait me chercher, c'est pour ça que j'ai donné un coup de poing à Rebecca. Et elle m'en a donné un plus fort, qui m'a fait tombé par terre.
« Personne ne viendra te chercher Nico !, elle criait. Personne ne bouge pour un effacé ! Ils ont tous la trouille. Ils ne veulent pas avoir d'ennui. Ils préfèrent croire que le monde est aussi gentil et confortable pour les autres que pour eux. Ils préfèrent nous voir crever à la télé et envoyer des sous par SMS à des gens dont ils ne voient même pas la face que nous aider ! »
C'est alors que Médhi nous a retrouvé.
CHAPITRE QUATRE : MEDHI
Il se tenait tout droit devant nous, les poings serrés, son bonnet de foot enfoncé sur le crâne.
« Médhi ! » je m'écriai, fou de joie, en me relevant. Et à Rebecca : « Tu n'es qu'une menteuse, et t'es méchante, je ne veux plus jamais te voir ! »
Rebecca s'était reculée, incertaine. Médhi, de son côté, marchait vers moi.
« Allez, viens Médhi, on se casse… », je lui dis, comme quand ça se passait avant.
Médhi ne répondit rien du tout : il se planta devant moi, et me poussa une fois. Puis une seconde fois.
« Mais quoi ? », je protestai.
« T'es qu'un effacé !, il se mit à crier, tandis qu'il me poussait encore et encore. « Mon père dit que les effacés, ce sont justes des parasites. Pires que des animaux. Parce que les animaux au moins, c'est fidèle. Et puis ça se mange. »
Médhi m'attrapa par le blouson et se mit à me secouer avec force. Et j'étais incapable de résister, tellement j'étais faible, et effondré.
Rebecca, derrière moi, elle continuait de reculer. Presque elle se marrait, de l'air de dire : « Il n'a que ce qu'il mérite. Ça lui apprendra, tiens… »
« Mais toi tu sers à rien !, il continuait : T'es juste là pour bouffer la nourriture des autres… »
Alors je sentis qu'il glissait des trucs dans la poche intérieure de mon blouson. On aurait dit un genre de trousseau de clés, avec d'autres choses.
Et il conclut, avant de me donner une dernière poussée – pas très méchante, juste suffisante pour que je me retrouve loin de lui : « Et c'est à cause de toi que la planète se réchauffe ! »
Je souris, les larmes aux yeux : « C'est ça oui, et c'est en pissant ce que je bois que je fais monter les eaux ! »
Médhi répondit, très sérieusement :
« Les vaches qui pètent détruisent bien la couche d'ozone, non ? Et en plus tu pues. Allez casse-toi, que je ne revois plus un pauvre naze de ton genre ! »
Je m'en allais, tout en me rhabillant, et en tâtant ce qu'il avait mis dans ma poche. Rebecca me suivit, avec un mauvais sourire :
« Je te l'avais bien dit ! »
Je la laissais parler. Ce ne fut que de retour dans l'atelier que je lui montrais mon trésor.
CHAPITRE QUATRE : ANDREW
Médhi m'avait bien glissé un trousseau de clés dans la poche, avec un message, et une barre de chocolat et même du jus de fruits. Dire que je le charriais en répétant que tous les arabes c'étaient des voleurs, et là, il me sauvait la vie, avec ses talents de pickpockets.
Bien sûr, je comprenais pourquoi il n'avait pas voulu me donner les clés et le reste normalement : il ne voulait pas que quelqu'un le voit en train d'aider un effacé, et il y avait des caméras partout, pour notre sécurité, ils disaient. Pas pour celle des effacés en tout cas.
Le message disait que les clés ouvraient la porte de bureaux déserts, à une adresse. Un endroit où je pourrais me cacher. Je savais que la mère de Médhi faisait des ménages dans les bureaux. Est-ce qu'il lui avait volé ses clés ? Non, quand même pas… Peu importe. J'expliquais tout à Rebecca, et on décidait d'aller en reconnaissance le soir même là-bas.
Puis d'autres gamins vinrent nous visiter à l'atelier, et aussi on partit aller visiter d'autres endroits comme l'atelier. Il y avait des gamins de tous les quartiers, de toutes les origines : des blancs, des noirs, des jaunes… des pauvres bien sûr, des riches. Ils avaient tous la même histoire que moi : ils étaient à l'école, et en revenant, ils n'avaient plus retrouvé leur maison. Soit leur appartement avait été vidé, soit leur pavillon avait été démoli, ou simplement muré.
Et Rebecca n'avait pas l'air d'avoir inventé cette histoire d'ogres et d'ogresses : il y en avait plein qui avaient perdus leurs frères ou leurs sœurs, ou d'autres qu'ils connaissaient.
Et tout cela, c'était arrivé en seulement deux semaines !
« Mais pourquoi personne ne fait rien ? », je m'indignais.
Rebecca n'avait rien répondu, mais Andrew (il venait vraiment d'Angleterre), un garçon de mon âge mais qui avait l'air beaucoup plus dur avait dit : « Tous les jours ils nous disaient qu'on serait plus en sécurité, et tous les jours des trucs comme ça arrivait. C'est juste que cela arrive plus vite maintenant. Tu ne t'en étais pas rendu compte ? Mon grand-père me disait toujours, les paroles, c'est que des paroles. Les images, c'est que des images. C'est tes yeux qu'il faut croire. C'est ton cœur qu'il faut croire. »
Il étouffa soudain un sanglot.
« Et moi je me moquais de lui ! »
On a fait une première reconnaissance dans l'immeuble dont Médhi m'avait donné l'adresse. Le quartier était complètement désert. C'était seulement des banques, et encore d'autres bureaux du même genre, alors c'était un peu normal. Et il n'y avait aucun gardien, et les caméras ne semblaient pas marcher. On a trouvé le local de surveillance en premier, et tout était éteint.
Ensuite on a visité, et c'était vraiment bizarre : il y avait du courrier étalé partout par terre. Personne n'avait plus travaillé là depuis au moins le début des vacances. Et des gens avaient oubliés leurs affaires : un manteau, des chaussures, des médicaments, des lunettes.
« Tu crois qu'ils ont été… », je murmurai à Andrew.
« Il travaillait dans quoi, ton père ? »
« Cheminot. »
« Il s'occupait de chiens ? J'adore les chiens. »
CHAPITRE CINQ : LA FETE
C'est grâce à Andrew qu'on a trouvé le plan du siècle. Cela faisait déjà plusieurs jours qu'il traînait autour d'un supermarché du quartier, pour récupérer de la nourriture qui n'était plus bonne, pour ensuite la distribuer aux autres gamins.
Et un jour, alors qu'il était revenu du côté des poubelles, il a trouvé tout complètement fermé. Mais en cherchant bien, il a trouvé une carte électronique. Un genre de passe-partout qu'un ouvrier de là-bas avait du perdre.
On est rentré de nuit, et on a vérifié s'il y avait des gardiens, ou quelqu'un devant les écrans de télévision des caméras. Et c'était comme dans les bureaux : il n'y avait personne. Alors mon poteau, ça a été le paradis !
Presque toute la nuit on aurait fait la fête, mais Rebecca n'arrêtait pas de nous dire d'aller plus vite. On a rempli autant de caddy qu'on pouvait. Andrew voulait emporter des bouteilles de whisky, pour les revendre, il disait, mais Rebecca n'a pas voulu : elle voulait qu'on prenne des conserves, et des médicaments – enfin, que des trucs qui n'étaient pas bons et qui ne servaient à rien.
Je bourrais mes poches avec un maximum de bonbons et de chocolats. De toute manière, Rebecca était d'accord pour qu'on emporte des biscuits sec. « Regardez les dates de péremption ! », elle n'arrêtait pas de répéter. Je me demande bien ce qu'elle voulait dire alors.
On a failli se faire pincer en revenant aux bureaux. Au moment même où Andrew disait que la nouvelle planque était parfaite, mais que c'était mauvais de rester tous au même endroit.
Ils avançaient en rang, et d'autres bloquaient les rues sur le côté avec des fourgons. C'était sûrement à cause de tous ces gens qui étaient sortis d'un coup de leur maison et qui avançaient, en direction de la mairie, pas loin.
Pourtant ils n'avaient pas fait tant de bruits que ça, mais sans doute c'était parce qu'en marchant au milieu de la rue, ils empêchaient les voitures de passer. Même s'il n'y avait vraiment plus beaucoup de voitures qui passaient dans les rues, ces derniers jours.
On s'est dépêché de repartir dans l'autre sens, et là, on a eu la peur de notre vie. On est tombé sur un des espèces de soldats policiers que j'avais vu à la garde, avec la combinaison renforcée noire, et le pistolet à éclair. Sauf qu'il avait enlevé son casque et son masque, et qu'il vomissait dans le caniveau.
« On se le fait ! » a grondé Andrew en sortant sa batte de Base-ball de son sac à dos.
Mais avant qu'il ait pu frapper le policier, celui-ci s'est retourné et est tombé à genoux devant lui. Il disait : « Aidez-moi ! »
Et il est tombé dans les pommes.
« On l'emmène ! » a commandé Rebecca.
« Pourquoi faire ? » a demandé Andrew, qui en avait profité pour aussitôt récupérer le pistolet à éclair.
« Pour l'interroger, espèce de débile ! » avait répliqué Rebecca, avec sa voix de dragon femelle.
Ensuite, on a pu rentrer sains et saufs aux bureaux, avec un policier endormi qui sentait le vomi couché en travers d'un caddy rempli de boîtes.
Devant la porte, Médhi nous attendaient.
CHAPITRE SIX : MARTIN
Il était assis, tout recroquevillé, sale, et avec ses habits du jour où je l'avais vu pour la dernière fois. Il ne s'est pas réveillé de suite.
« Médhi, je l'appelais en le secouant doucement, Médhi, ça va ? »
« C'est à cause de toi ! » murmura mon vieux potes.
« Qu'est-ce qui t'es arrivé ? » je demandais, en l'aidant à se relever, parce que les autres s'impatientaient.
Au fond, je connaissais déjà la réponse.
« C'est parce que t'ai donné les clés. Ils ont effacé ma mère, et mon père, et ils ont muré la porte et les fenêtres. Et je ne sais pas où est-ce qu'ils ont emmené ma petite sœur ! »
Il s'agrippait très fort à moi : « Je t'en prie Nico, faut que tu m'aides à la retrouver. C'est à cause de toi, tu comprends ? Tu ne peux rien faire d'autre ! Tu le dois ! »
Andrew l'emmena loin de moi, pour qu'il mange, qu'il se lave et qu'il se repose.
J'étais à nouveau en larmes. « Comment on peut faire ça, Andy ? », je demandais. « Comment est-ce qu'on retrouve les gens qu'ils ont effacés ? »
Andrew répondit froidement : « Si ça se trouve, ils sont comme nous, en train de se balader quelque part, à chercher la nourriture et à dormir dans des squats. Peut-être que la police les emmènent loin de la ville, peut-être même hors du pays. Peut-être même sur un autre continent, en Afrique – ou bien ils les abandonnent sur des vieux bateaux pourris en plein milieu de la mer. En tout cas, on va peut-être bientôt le savoir. »
Le policier soldat qu'on avait ramené s'appelait Martin. Tristan Martin. Rébecca l'avait solidement attaché pendant son sommeil.
Une fois réveillé, il n'arrêtait pas de répéter qu'il était quelqu'un de bien, qu'il venait tout juste de s'engager, parce qu'il ne trouvait pas d'autre boulot, et qu'on lui avait dit qu'il pourrait aider son pays.
C'était sa première vraie mission, et il n'avait pas supporté tous les médicaments qu'on lui demandait de prendre. Au début, il y était arrivé, puis au fur et à mesure, les nausées avaient été trop forte, et il vomissait tout. Il avait bien pensé à faire semblant de prendre les cachets, mais il avait eu trop peur qu'on le pince.
« Mais pourquoi ils vous donnent des médicaments ? » avait demandé Rébecca.
« Pour rester plus longtemps éveillé, pour être plus fort, et plus rapide, et aussi pour pas qu'on se pose trop de questions, pour qu'on ne pète pas les plombs si jamais c'est trop dur. »
« Tu vas nous dénoncer ? » avait demandé Andrew.
« Non, bien sûr que non. S'ils apprennent ce que je viens de vous dire, ils me mettront à la porte, c'est sûr. »
« Tu veux dire, ils t'effaceront ? » avait demandé Rébecca.
« M'effacer ? avait répété le jeune homme, très étonné : Pourquoi ? Je n'ai rien fait. Je ne suis pas un criminel. Je ne suis pas un profiteur. Je suis quelqu'un de bien. J'aime mon pays, et je fais tout ce que je peux pour l'aider, alors pourquoi est-ce qu'ils voudraient m'effacer ? Non, c'est impossible ! »
Alors je suis sorti du rang des gamins, qui étaient tous venus voir l'interrogatoire.
« Où est-ce qu'ils emmènent les effacés ? », je demandais.
Le jeune homme secoua la tête : « Je ne sais pas. Tout ce qu'on me demande de faire, c'est de les pousser dans les fourgons, c'est tout ! »
« Tu ne sais pas ? » s'écria Andrew, soudain tout rouge. « Tu aides à enlever des gens et tu te fiches de ce qu'ils vont devenir ? »
Rébecca le retint. Je n'avais jamais vu Andy dans cet état. Le jeune homme sanglota :
« C'est mon métier. Ce n'est pas moi qui décide. Je fais seulement ce qu'on me dit de faire. C'est à quelqu'un d'autre que vous devez demander des comptes. Moi, je suis quelqu'un de bien. »
« Il reste attaché et personne n'entre dans ce bureau. », dit simplement Rébecca. « Andy et toi, Nico, venez avec moi. »
CHAPITRE SEPT : TOUT EN HAUT
On est monté tout en haut du bâtiment, sur le toit, et on a regardé le soleil se lever sur la ville. Alors on a vu, avec Andy, la poussière qui montait des quartiers du nord et de l'est. Les tours qui descendaient d'un côté, les bulldozers qui avançaient de l'autre.
« On trouvera pas de meilleure planque… » réalisa soudain Andrew, qui était redevenu très calme. « Ils détruisent les maisons, pas les immeubles d'affaires. »
« Pas encore, » répondit simplement Rébecca.
Une idée folle me traversa l'esprit. Je commençais.
« Pourquoi on n'essaie pas… ? »
Je m'arrêtais, de peur d'être sévèrement rembarré.
« Essayer quoi ? » demanda Rébecca avec douceur.
En fait, elle ne devait plus savoir du tout quoi faire. Je pris mon courage à deux mains :
« Paris n'est pas si loin. Pourquoi on essaie pas de prendre un train pour là-bas. On irait jusqu'au Palais de l'Elysée. Et on alerterait le Président sur ce qui se passe ici. Et si on y arrive pas, on parlera aux journalistes. Et pour qu'ils nous croient, on n'a qu'a emmener Martin. »
Andrew sourit. Rébecca hocha la tête : « On va faire ça, oui. J'ai toujours eu envie de rencontrer le Président pour lui dire le fond de ma pensée. »
Rien que sur le chemin de la gare, je réalisais cent fois à quel point mon plan était stupide. On était là à marcher tous les cinq : Martin, en armure noire, sans son casque et son masque ; Médhi, persuadé qu'on allait retrouver sa petite sœur, Rébecca très droite, le visage toujours aussi sévère – mais beaucoup plus jolie que je ne l'avais pensé au début, maintenant que je la voyais changée et coiffée, et un peu maquillée.
Andrew vit que j'avais vu et me donna un coup de coude une fois à bord du Train à Grande Vitesse – absolument désert, comme le reste de la gare : « Elle s'est fait toute belle, hein ? ». Il gardait constamment avec lui le pistolet à éclair qu'il avait prit à Martin.
Le train partit à l'heure pile. Et arriva aussi à l'heure pile à Paris. C'était une gare immense. C'était une ville immense. Et il n'y avait personne d'autres que nous.
A part à l'Elysée. Il y avait une espèce de fête dans le jardin. »
« Une Garden Party, m'expliqua Andrew. »
On nous laissa entrer sans que personne ne fasse vraiment attention à nous. Les domestiques en costume nous servaient comme si de rien n'était des sandwichs – vraiment très bons – et des boissons (il y avait beaucoup d'alcool, mais aussi du jus d'orange et des sodas). Rébecca ne voulait pas qu'on y touche, mais Médhi et moi, on en avait déjà mangé, alors…
Nous avons reconnu le Président du premier coup d'œil (il passait tout le temps à la télévision, avant). Il discutait avec un homme plus grand que lui, qui parlait avec un fort accent étranger, mais je n'aurais pas été capable de dire de quel pays il venait. Andrew non plus, et pourtant il parlait (un peu) au moins cinq langues !
Le Président et l'autre trinquaient : « Au remarquable travail accompli ! Ne sentez-vous pas comme l'air est tout de suite meilleur sans toute cette pollution ? Et très certainement la planète s'en porte beaucoup mieux. Déjà nos satellites indiquent que la banquise se reconstitue en Antartique. »
« Vous aviez raison depuis le début : Six milliards d'habitants, c'était vraiment beaucoup trop pour une si petite planète. Et soixante millions d'habitants pour un si petit pays… Sincèrement, comment pensiez-vous vous en sortir ? Non, ne me dites pas. Les leçons de l'Histoire, pourvu que la majorité les oublient, sont suffisamment prodigues pour que l'on n'ait pas à fatiguer son imagination. »
Mais quelque chose semblait chagriner le Président :
« Voyez-vous, je ne sais même pas d'où vous avez pu faire venir cet excellent buffet. Cela m'a tout de même un peu inquiété que les meilleurs traiteurs de la capitale ferment. Il ne s'agissait pas de l'épicier du coin tout de même… »
Le grand homme répondit : « Notre peuple a toujours su faire beaucoup avec très peu. C'est peut-être quelque chose que vous apprendrez avec le temps, cher ami. D'ailleurs, voulez-vous que je vous confie un secret ? »
Il fit signe au Président de s'approcher, et ils prirent tous les deux des airs de conspirateurs. Mais de là où nous étions, juste derrière la décoration pleine de feuilles et de fleurs, on entendait et on voyait presque tout. Le grand homme dit alors à mi-voix.
« La meilleure nourriture est celle qu'on cuisine soi-même. »
Et il le dévora.
FIN
EPILOGUE
Andrew finissait d'astiquer son pistolet à éclair.
« Finalement, c'est plus efficace que je ne le pensais, ce gadget-là… »
***
Il nous fallut quand même un peu de temps pour sortir tout ceux qui avaient survécus des camps, et retrouver tous les ogres dans les villes, et sur toute la planète.
Nous n'en avons tué aucun. Nous les avons seulement laissé enfermés tous ensemble au même endroit, et nous avons bien veillé à ce qu'aucun ne ressorte jamais.
FIN
Achevé le jeudi 6 septembre 2007.
Tous droits réservés David Sicé.
Illustration réalisée avec les logiciels Poser 5 et Cinema 4D 8.5