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Le Père Noël des Failles

Une nouvelle d'Anticipation par David Sicé.

Pour tout public.

 

Ici bientôt la version .pdf

 

 

1

 

Tara dit que nous vivons tous sur des failles, même ceux qui vivent ailleurs. Je ne crois pas que cela soit vrai.

 

Pour se rendre à l'école, nous prenons tous les jours quatorze et une passerelles suspendues. Elles sont en métal, en bois, avec des cordes, des câbles. Il y en a même une qui n'est qu'un gros tuyau. Souvent le métal est rouillé, et le bois un peu pourri. Quand il pleut, ça glisse. Quand il y a du vent, ça bouge.

 

Au fond, il y a le brouillard blanc. Il illumine les failles par en bas, même la nuit. C'est parce que, sous le brouillard, il y a de la lave. Et le brouillard qui monte, il n'est pas comme celui qui descend, il n'est pas comme les nuages qui roulent dans le ciel, on ne peut pas le respirer. Si tu tombes, et que tu passes au travers des filets, tu n'as aucune chance de survivre.

 

Cela va faire un mois que Damien est tombé.

 

 

2

 

Ce soir, on fête Noël. Les décorations brillent partout sur les maisons cramponnées sur les bords des failles, et il fait froid. Demain matin, nous trouverons tous les cadeaux que nous avons demandés dans nos cheminées.

 

A l'école, la maîtresse nous a raconté qu'avant, certaines personnes croyaient que le Père Noël n'existait pas et qu'ils avaient parfois raison.

 

Mais comment faisaient-ils pour vivre, on lui a demandé ? Les gens cultivaient leurs légumes, elle nous a expliqué. Ils faisaient puiser leur eau par des machines, qui la purifiaient, et aussi il y avait des grandes usines, qui fabriquaient la lumière, et la télévision, et le téléphone, et faisaient avancer les voitures et les trains, et voler les avions.

 

Mais un jour, la chose qui faisait tourner toutes leurs usines sans l'aide du Père Noël a disparu, et il a fallu aller chercher le vrai Père Noël, pour que l'on puisse vivre à nouveau sans craindre le froid, la faim, et les pannes de télévision.

 

« Nous aussi on a une usine, » m'a révélé Tara, juste après, dans la cour de récré. Déjà la lune se levait, et le soleil jetait ses derniers rayons entre les toits.

 

Tara, elle en sait beaucoup plus que la maîtresse, mais elle évite de le montrer, parce que montrer qu'on en sait plus que les grands, ça peut causer beaucoup d'ennuis aux enfants.

 

« Où ça ? », j'ai demandé. « Tu m'emmèneras la voir ? »

« Au cœur de la Rose. Mais il y a trop de passerelles à traverser, et plein de tuyaux, et tout est trop vieux, et ça bouge beaucoup. C'est bien trop dangereux. »

 

« La Rose, c'est le truc que tu m'as montré quand on a entendu la chanson du Petit Prince chez toi ? »

 

« Je te l'ai déjà dit : la Rose, c'est ce à quoi ressemblent les failles si tu montes très haut dans le ciel et que tu regardes vers le bas. Et l'Usine est au centre. C'est l'Usine du Père Noël.

 

« Je suis pas si bête, je sais bien que l'usine du Père Noël est au Pôle Nord… »

 

Tara avait pincé son nez comme à chaque fois qu'elle était vexé : « Malcom, je t'ai déjà dit qu'il y a une différence entre ce que tout le monde raconte et ce qui est vrai ? »

 

« Ah oui ? Et laquelle ? »

 

On s'était arrêté au beau milieu d'une passerelle, qui se balançait tout doucement. La grosse chaîne qui servait de rampe était toute humide et très froide, mais elle scintillait, tellement il y avait de petites gouttelettes dessus. Le nez de Tara était redevenu lisse.

 

« Pourquoi tu es en colère ? »

 

 

3

 

Elle avait raison. La réponse me vint directement à l'esprit, comme si quelqu'un me l'avait soufflé, et d'un coup, j'étais au bord des larmes : « Damien est tombé, juste à côté… »

 

Tara me prit dans ses bras et me berça. On commençait à voir les étoiles, entre les maisons les plus sombres.

 

« Tara, tu crois que les fantômes existent ? Tu crois que Damien, il peut revenir ? »

 

Tara me repoussa, gentiment, et me regarda droit dans les yeux :

 

« On a déjà eu cette conversation : les fantômes, ça n'existent pas. Ce sont juste les souvenirs que les gens ont dans leur tête. Quand tu penses très fort à une personne qui est morte, c'est vrai tu peux la voir et même l'entendre, et croire qu'elle est passée près de toi, ou qu'elle a bougé tes affaires de place, mais ce n'est pas vrai. C'est toujours de toi qu'il s'agit. Une petite partie de toi qui se souvient de quelqu'un et qui veut le voir revenir… »

 

Quand Tara était émue, elle faisait tout pour le cacher, mais je le savais.

 

Je savais aussi qu'elle devait être un peu amoureuse de Damien, à cause de comment elle a réagi quand elle a su.

 

Elle n'a rien fait du tout. Elle n'a rien dit, en tout cas, rien pendant longtemps. C'est comme si elle était morte elle aussi pendant un instant, et ça, ça voulait dire qu'elle aimait Damien très fort.

 

Sans doute beaucoup plus que moi, parce que moi j'ai crié, et j'ai pleuré, tout de suite, et longtemps après. Et dès fois, je pleure encore, à chaque fois que j'ai l'impression qu'il est encore là.

 

 

4

 

On a recommencé à marcher, parce qu'on commençait à avoir très froid. Et les premiers flocons de neige se sont mis à tomber.

« Mais le Petit Prince, c'était bien un fantôme, non ? »

 

Tara m'a répondu sans même se retourner : « On en a déjà parlé, cervelle d'épouvantail : le Petit Prince n'est pas un fantôme, c'est l'aviateur quand il était petit. L'aviateur est tombé du ciel dans le désert et parce qu'il était trop seul, il s'est mis à délirer, et il s'est mis à parler avec lui-même, mais lui-même quand il était enfant. »

 

Je répondis, persuadé de l'avoir coincée : « Justement. Si le Petit Prince n'existe que dans sa tête et qu'il est mort, c'est que c'est un fantôme ! »

 

Tara répliqua, agaçée : « Non, parce qu'un fantôme c'est forcément quelqu'un d'autre que toi, et Saint Exupéry est vivant. Je veux dire, il l'était quand il a écrit sa chanson. »

 

Je répondis, du bout des lèvres : « Mais le Petit Prince est bien mort. Il a été piqué par un serpent, comme celui qui mangeait les éléphants. Ça veut bien dire qu'il est mort et que c'est un fantôme, non ? »

 

Tara se retourna, très énervée : « Non, le Petit Prince n'est pas mort. Et puis d'abord il a été mordu, et puis il s'est endormi, pour retourner plus vite sur sa planète. Et puis tout ça n'est qu'une P… de chanson ! »

 

Et alors Tara fondit en larmes. Pour la première fois depuis que Damien était tombé.

 

Je la rejoignis pour la serrer dans mes bras. Elle était plus grande que moi alors je savais bien que c'était ridicule, mais j'essayais quand même.

 

Puis on a recommencé à marcher, et on est arrivé au point où nos passerelles se séparent. Je savais qu'elle était fatiguée, mais je ne pouvais pas ne pas poser ma dernière question.

 

Et ça, c'était un peu la faute de Tara, parce qu'elle faisait toujours comme si elle savait toujours tout, alors je ne pouvais pas m'empêcher de lui demander tout.

 

« Est-ce que le Père Noël est un fantôme ? »

 

 

5

 

Tara hésita, et frotta son nez.

« Tu veux dire, est-ce qu'il existe ou est-ce qu'il est dans nos têtes ? »

 

Je hochais la tête.

 

Pour la première fois, Tara changea d'attitude : « Tu sais, je crois que je pourrais te raconter n'importe quoi, tu ne seras jamais complètement convaincu de tout ce que je te racontes, alors je te propose de jouer à un nouveau jeu. »

 

« Un nouveau jeu ? »

 

« Expérimente. »

 

Elle allait s'en aller sur la passerelle qui la ramenait chez elle, une tour isolée, une des plus hautes de la ville. Mais il n'était pas question que je la laisse me planter là : je la rattrapais.

 

« Ça veut dire quoi, expérimente ? »

 

Et là, Tara me regarda avec un genre d'étincelles dans les yeux.

 

C'était peut-être à cause des lumières de Noël ou du brouillard blanc qui montait très haut en dessous de nous, mais cela donnait vraiment une impression bizarre.

 

« Demande-lui l'impossible, souffla-t-elle avec un sourire presque méchant : s'il existe, il doit te l'accorder. Et s'il ne le peut pas, c'est qu'il n'existe pas. Et s'il n'existe pas, c'est un fantôme, compris ? »

 

J'étais certain que cela cachait une entourloupe. Un genre d'explication très simple, qui ferait que ça ne prouverait absolument rien ou que cela m'apporterait de gros ennuis – ou les deux en même temps.

 

Mais j'essayais quand même.

 

 

6

 

Devant la statue du Père Noël au-dessus de la cheminée, je déposais ma lettre comme Papa, Maman et mes deux sœurs.

 

Maman avait fait ce mois la lettre pour ma toute petite soeur qui ne savait pas encore écrire. Comme d'habitude, elle avait dû demander toujours plus de couches culottes, des petits pots et je ne sais combien d'autres choses parfaitement inutiles.

 

Moi, j'aurais dû demander un nouveau jeu pour ma console, des nouvelles chaussures et des caleçons parce que les miens se trouaient, et aussi de nouveaux cahiers et des stylos pour l'école, et des bières pour mon père parce que le Père Noël refusait de lui en donner, on ne savait pas pourquoi (peut-être parce qu'il n'avait pas été sage).

 

Au lieu de tout cela, j'avais écrit comme Tara m'avait dit. Le reste pourrait attendre le mois prochain, quand le Père Noël reviendrait nous lire.

 

J'avais écrit :

 

« Cher Père Noël. Je voudrais que tu refermes les failles, parce que j'ai déjà perdu Damien quand il est tombé dedans, et que je ne veux pas perdre Tara, si jamais sa passerelle un jour elle se cassait… ».

 

Et après avoir un peu hésité, j'ajoutais, même si je savais que c'était sans doute demander trop.

 

« Je voudrais aussi que Damien revienne, comme il était avant, en bonne santé, parce qu'il rendait tout le monde heureux, et qu'il nous manque trop, à moi et à Tara. S'il vous plait, je serais sage toute ma vie si vous faites tout cela. »

 

Je repliais et je collais soigneusement les bords de ma lettre.

Ma mère demanda : « Tu es sûr que tu n'as rien oublié, Malcom ? »

 

« J'en suis sûr, Maman… »

 

Et je jetai l'enveloppe dans la cheminée.

 

C'était là d'où arrivaient tous les cadeaux, et aussi la lumière, la télévision et le téléphone, par des prises sur le côté. Maman aurait bien aimé vérifier si j'avais bien demandé tout ce qu'elle voulait mais c'était trop tard.

 

L'enveloppe brillait doucement, cela voulait dire que le Père Noël était déjà en train de la lire. Et il était interdit de l'ouvrir à nouveau avant que tous les cadeaux soient arrivés, au cas où il y aurait des réclamations à faire.

 

Puis tout se déroula normalement. On regarda les chansons à la télévision, on mangea mieux et plus mal que d'habitude, et tout le monde avait l'air heureux, et excité, mais toujours un peu inquiet à l'idée que le Père Noël oublie un de ses cadeaux.

 

Moi, j'avais très, très peur d'être sévèrement demain, et j'aurai voulu que Tara soit avec moi, pour m'aider à trouver quoi leur raconter à tous quand ils découvriraient…

 

 

7

 

Au milieu de la nuit, je me réveillai en sursaut. J'avais entendu la voix de Damien m'appeler, comme s'il avait été juste à côté de moi. Je tremblai. Sans les couvertures, il faisait très froid.

 

J'allumais la petite lampe. La chambre était déserte. J'appelai : « Damien ? ». Aucun fantôme. J'allais me remettre à pleurer.

 

C'est alors que la petite lampe s'éteignit, toute seule. Puis les vitres se mirent à trembler, et avec elles, les figurines, et les livres sur les étagères.

 

Et les livres se mirent à tomber, et tout le monde se mit à crier dans la maison. Je me jetais dans le petit escalier, et je tombai, et les portes battaient.

 

Dans le salon, la statue du Père Noël était tombée de la cheminée et s'était cassée en plusieurs morceaux.

 

Je me retrouvais dehors, je ne sais pas comment, cramponné à l'ancre de la passerelle qui menait à notre maison. La passerelle se balançait comme une folle dans la lumière de la lune.

 

Les décorations de Noël, éteintes, des tuiles, des briques et des morceaux de verre dégringolaient tout autour de moi et j'entendais ma famille qui criait à l'intérieur, très fort.

 

Soudain, je vis notre cheminée commençait à s'incliner droit sur moi. Comme toutes les cheminées, elle était faite de plusieurs tuyaux de métal, de quatre ou cinq paraboles et d'une grande hélice. Elle allait m'écraser.

 

Sans même réfléchir, je m'élançais sur la passerelle, en essayant d'avancer le plus vite possible le long des chaînes qui servaient de rambarde.

 

Lorsque notre cheminée frappa l'ancre de la passerelle, exactement là où je me trouvais, l'hélice passa à travers les plaques de métal et tout s'effondra.

 

Je fermais les yeux et je poussais un grand cri, agrippé à ma chaîne, tournoyant et cognant contre tout ce qui tombait autour et avec moi.

 

Puis je m'arrêtais de tomber, et le bruit du métal qui cogne et se tord fut entièrement recouvert par le grondement qui continuait, toujours plus fort.

 

J'ouvrais les yeux : j'avais atterri contre la paroi opposée de la faille qui séparait ma maison de celle de la rangée voisine. En dessous de moi, le brouillard blanc semblait comme aspiré et le vide paraissait encore plus vertigineux, et il était bleu.

 

Et la paroi opposée semblait se rapprocher de moi, à toute vitesse.

« Malcom ! » cria une fois encore Damien dans mes oreilles.

 

Mais cette fois, sa voix venait d'en haut. Du coup, je me mis à grimper le long de la chaîne, jusqu'à ce que j'arrive en haut, sur le palier opposé. Et à ce moment exactement, le rebord du bas de ma maison vint se coller exactement là où s'arrêter le rebord de la maison d'en face.

 

La faille s'était refermée.

 

 

8

 

Toutes les failles s'étaient refermées. Il n'y avait plus de lumière, plus de télévision, et la moitié au moins des cadeaux n'était pas arrivée. Le Père Noël ne répondait plus et les grands étaient complètement affolés.

 

Certes, il n'y avait eu que des blessés légers, mais comment allait-on survivre à ce qui venait d'arriver ? Comment allait-on survivre sans le Père Noël ?

 

Damien n'était pas revenu.

 

Je cherchais longtemps Tara. Sa tour s'était écroulée, mais elle n'était pas morte, parce que tous les voisins que j'interrogeais l'avaient vue vivante et en bonne santé bien après la fermeture des failles.

 

Je n'osais jamais révéler à quiconque ce que j'avais osé demandé au Père Noël, mais je reçus une lettre de Tara au Noël suivant.

 

Elle disait :

 

« Toutes les failles se referment un jour, et on se retrouve alors dans un nouveau monde, qui restera sans doute à jamais peuplé de fantômes. Au début, il y fait froid, et on y souffre peut-être encore plus qu'avant. Mais cela veut seulement dire qu'on est bien vivant, et qu'on pourra à nouveau courir sans crainte de tomber, et d'arriver là où l'on a toujours voulu être heureux, sans que rien d'infranchissable nous en empêche. »

 

 

FIN

Achevé le lundi 24 décembre 2007.

 

Tous droits réservés David Sicé.

 

Illustration réalisée avec les logiciels Cinema 4D 8.5 et Poser 5.