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Page blanche

Une nouvelle d'Anticipation par David Sicé.

Pour tout public.

 

Ici bientôt la version .pdf

 

 

1

 

C'était une année sans histoire.

Des guerres par ici, des massacres par là, la Crise, l'effondrement des cours, et deux mois plus tard leur remontée spectaculaire. L'instabilité, et six milliards de vies humaines pétillantes comme un soda...

II y avait ce professeur si ennuyeux, et son cours de Procédure Privée, qu'il n'avait pas du changer d'une virgule depuis des années. II lisait d'une voix monocorde, répétant mot à mot chaque phrase, pour s'assurer que tout le monde avait bien noté.

Moi, j'avais eu le temps de relire sa phrase trois fois, et le sommeil me gagnait. Et ma plume qui glissait vers le bas, ma tête qui s'inclinait, mes paupières qui tombaient, comme pour empêcher mes yeux si lourds de rouler hors de leurs orbites.

Ce fut la rumeur gagnant l'amphithéâtre qui me réveilla.

 

2

La voix du professeur s'était tue. Je sursautais : II m'avait vu m'endormir, il m'avait fait une remarque que je n'avais même pas entendu et tout le monde me regardait, je n'aurais jamais du m'asseoir dans les premiers rangs. Mais c'est les seules places qui restent quand comme moi on arrive en retard!

Je levais les yeux, la gorge serrée.

II ne me regardait pas. Ils ne me regardaient pas.

J'étais tout près : je pouvais voir les gouttes de sueur perler sur son front. II agitait ses papiers. En tremblant, il finit par enlever ses lunettes, ses yeux hagards scrutant l'amphithéâtre, comme s'il cherchait de l'aide.

« Messieurs...  commença-t-il.  »

Puis il descendit de l'estrade vers les premiers rangs.

Vers moi.

Zut ! moi, et mes petits dessins et mes notes à coté du cours qui n'ont rien à voir avec... J'essayais de camoufler tout avec la main et les avant-bras.

« S'il vous plaît, voulez vous bien me montrer vos notes ?  »

II avait vu que j'écrivais autre chose que son cours !

« S'il vous plaît, insista-t-il.  »

Après tout, je n'avais qu'à lui passer ma feuille de cours et continuer de camoufler les autres. Je lui la tendais. Il la pris, remit ses lunettes. Sa main tremblait comme une... feuille.

Quelques longues secondes s'écoulèrent. C'est vrai, j'écris mal, mais on ne peut pas prendre des notes et faire de la calligraphie.

Il me rendit ma feuille.

« Où sont vos notes ? »

La feuille était blanche.

Petits carreaux vides, grand format vierge.

 

3

Je n'y comprenais rien. La rumeur grandissait tout autour de moi.

« Je vous assure, Monsieur, je bredouillais : j'ai dix pages recto verso là, je...

— Montrez-les moi ! commanda-t-il.  »

Je tendais la liasse — mais je pouvais voir moi-même qu'il n'y avait rien écrit dessus.

C'était impossible, je devenais fou. Les larmes me venaient dans les yeux, comme quand j'étais petit et que personne ne voulait me croire, alors que j'avais raison...

Il ne faisait plus attention à moi: Il remontait l'allée, les escaliers, les rangs... Ils étaient tous là à compulser leurs notes, feuilleter leurs classeurs, secouer leurs cahiers.

«  C'est pas vrai, c'est pas vrai...

— Le tien aussi !!!

— Il n'y a plus rien dessus ! »

L'un d'eux se leva, agitant le petit livre rouge :

«  Monsieur ! Monsieur !

— Qu'y a-t-il, Monsieur de La Saille ?

— Monsieur, le Code aussi. »

Je m'emparais de mon Code Civil.

Les pages blanches étaient blanches. Les pages jaunes étaient jaunes. Même pas de numéro de pages. La couverture était rouge bordeaux — seulement rouge bordeaux.

C'était de la sorcellerie.

Mais alors...

 

4

Je me ruais sur mon cartable, que je fouillais frénétiquement : mes livres, mes notes, mes scénarios...

Ma calculatrice était tombée dans l'opération. Je la récupérais. Je vis tout de suite qu'il n'y avait plus rien d'écrit sur les touches. Je l'allumais pour voir.

Un zéro rassurant en cristaux liquides apparut.

Le professeur avait regagné l'estrade. Il parla bien dans le micro :

«  Mesdemoiselles, Messieurs. Étant donnée les circonstances, je ne suis pas en mesures de poursuivre mon cours. Je... Je vous ferai savoir quand nous pourrons rattraper ces heures. »

Une autre rumeur, plus habituelle celle-là, se fit entendre. Les six heures de ce matin, c'était déjà du rattrapage par anticipation, et tous les professeurs faisaient pareils, alors vous comprenez... Le vieil homme n'y prêta aucune attention, il ramassa sa serviette et quitta l'amphithéâtre.

Il avait laissé ses propres notes sur le bureau.

De là où j'étais, c'était des feuilles blanches.

 

5

Il y avait un monde fou au tableau d'affichage. Pourtant ils n'y restaient pas longtemps — mais ça se bousculait.

Moi je n'aime pas la foule. Je traversais la salle des pas perdus ensoleillée. L'inscription sous la mosaïque était toujours là au moins. Les lettres et les numéros au dessus des portes aussi d'ailleurs.

Dehors, les étudiants se regroupaient autour des voitures :

«  Ca passe à la radio!!!

...confirmé par le porte-parole du gouvernement. Le phénomène se manifeste partout, sur la Terre entière. Monsieur Maurice Kalieff, à votre avis peut-on encore faire quelque chose?

— II s'agit très probablement de l'action d'une bactérie s'attaquant aux encres et à certains types de peintures. Si vous disposez encore d'un livre ou de papiers importants qui ne soient pas effacé, vous devriez pouvoir le sauver en le mettant dans un congélateur. Mais surtout ne jetez rien : peut-être est-il encore possible d'inverser le processus...

— Est-il vrai que la Bibliothèque Nationale est touchée?

— Oui, c'est une terrible perte.

— A l'heure où nous sommes, seuls les pays nordiques et les pôles ne sont pas encore atteints, et d'après les informations qui nous parviennent, c'est par les régions aux climats les plus chaud que cela a commencé. Y a-t-il une chance pour qu'une partie du patrimoine écrit de l'humanité soit sauvé ?

— Tout ce qui est sur support informatique, film ou vidéodisque est hors de danger. Sans recourir aux technologies avancées, ce qui est gravé est toujours là. D'ailleurs si vous regardez de plus près une feuille qui... était imprimée, en frottant très légèrement avec la pointe d'un... »

Trop de monde. Je suis trop loin pour entendre.

Rentrer chez moi. Pour constater les dégâts.

 

6

II règne une atmosphère curieuse dans la ville. Un peu comme au temps de l'alerte aux attentats terroristes.

Certains, comme moi, marchent très vite... D'autres au contraire se sont arrêtés pour contempler ces grands panneaux publicitaires, aux couleurs fanées, sans aucune inscription...

L'agence de voyage, sa silhouette de la Statue de la Liberté sur carton blanc.

Le hall de la gare S.N.C.F n'est jamais très fréquenté à cette heure. Le rideau de fer de la librairie est baissé. Ils ne passent plus de musique. Le tabac lui est toujours ouvert. Les guichets sont fermés. D'ailleurs plus personne ne poinçonne son billet.

«  Est-ce qu'il y a encore des trains ? Je demande au bureau d'informations.

— Oui, oui, dit l'employé derrière la vitre : Il y aura peut-être du retard. »

Le papier journal abandonné par terre. Un bouquin qui traîne — la couverture toute grise, les pages toutes blanches.

 

7

J'attend le train, comme les autres.

D'habitude, quand je peux m'asseoir, je prend mon bloc et j'écris.

Mais mon stylo ne marche pas.

 

FIN

Achevé août 1994, révisé le 20 juin 2008.

 

Tous droits réservés David Sicé.

 

Photo de Luc Nueffert, extraite du site Structura [fr] .