Les poupées
Une nouvelle de Science-fiction par David Sicé.
Pour tout public.
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Avril 2015.
Dallas, États-Unis d'Amérique, Archologie de Xanadu.
« Liz ! »
C'était la voix de Maman. J'abandonnais Maryline devant la porte du salon de thé de Dodge City. Nous mangerions des petits gâteaux ensemble une autre fois ! Nous venions juste d'emménager dans un fabuleux appartement au coeur de Xanadu.
Maman en rêvait depuis des années, et Papa avait travaillé très dur pour nous l'offrir. Mais si Mamie et Papi n'avaient pas tous les deux renoncé cette année à leur cure de rajeunissement, nous n'aurions jamais pu verser le million de dollars que coûtait notre carte familiale de résident permanent.
« Chérie ! » appela encore Maman.
Je me relevais du petit tapis jeté devant l'écran télé géant qui occupait les trois plus longs murs de ma nouvelle chambre. Le temps de parcourir le couloir sinueux qui longeait la cascade et le jardin aux oiseaux chanteurs multicolores, j'arrivai dans le grand salon. Maman m'y attendait, avec un gros paquet posé sur la table basse en verre laqué, à côté du bouquet japonais.
« Qu'est-ce que c'est ? je demandais aussitôt. C'est pour moi ?
Oui ma chérie, répondit Maman avec un grand sourire, c'est la Compagnie Xanadu qui te l'offre, en cadeau de bienvenue !
Je peux, Maman ?
Mais bien sûr..., répondit-elle : il n'y a même que toi qui peux !»
J'essuyais mes mains sur mon pantalon Bleu d'Hawaii, et j'arrachai la petite languette sur le côté qui protégeait le bouton d'ouverture du paquet. Le bouton avait exactement la taille et la forme de ma main.
Je lançais ensuite un coup d'oeil un brin nerveux à Maman avant d'appuyer : Allez savoir si les psycho-publicitaires m'avait choisi le bon cadeau, celui qui me plairait vraiment... Il y eu un petit déclic à l'intérieur du paquet, et je me reculais prudemment contre Maman.
Le carton argenté marqué du perroquet de Xanadu commença à s'ouvrir, comme une fleur. Une musique joyeuse se mit jouer dans notre grand salon, tandis qu'une pluie de confettis scintillants comme des étoiles montaient lentement vers le plafond.
Alors elle apparut.
« Une poupée Xanadu ! » m'exclamais-je avec ravissement.
J'imitais à la perfection les accents nunuches des blondasses de mon âge des spots publicitaires Xanadu sur M&MTV. D'un côté, j'étais contente, parce que Maryline allait tomber à la renverse quand je lui annoncerai la nouvelle. D'un autre, je n'étais pas tout à fait sûre que c'était le cadeau qui m'aurait fait le plus plaisir.
« Oh mon Dieu ! » s'écria ma mère, l'air encore plus nunuche que moi.
Pardon. J'ai dit « nunuche ». Je voulais dire « enthousiaste ».
« Laquelle est-ce ? demanda-t-elle, osant à peine effleurer le tissus soyeux de la robe de la poupée.
Un modèle inédit de Jean-Pierre Petit-pieds, le grand couturier parisien, nous souffla à l'oreille la voix sucrée de la présentatrice du télé-achat Xanadu.
Cynthia, je répondis. Non, Naomi ! »
Maman me regarda en fronçant des sourcils : « Ne te moque pas de moi ! Je sais très bien que Naomi est une personne de couleur.
Et si on le lui demandait ? » je répliquais.
Je me tournais vers la poupée, et déclarais solennellement :
« Je suis Liz Arietta Judith Benson-Berensford : Réveille-toi ! »
Alors la poupée qui était jusqu'ici restée debout, immobile, sur notre table basse ouvrit les yeux.
« Bonjour Liz, répondit-elle d'une voix d'hôtesse de l'air. Je suis Cynthia. Et je vais être ta meilleure amie pour aussi longtemps que tu le voudras. »
CHAPITRE 2 :
DES NOUVEAUX AMIS TROP MIGNONS !
On se fait vite de nouveaux amis à Xanadu. Surtout avec Cynthia pour te traîner à tous les étages de la Galerie Commerciale de ton avenue.
Au début, je les ai plutôt trouvés sympas.
En fait, sympathique n'était pas tout à fait le mot. Ils avaient tous l'allure des acteurs de la série télé « Alerte à Xanadu » je veux dire la tête, les gestes, la voix, les fringues enfin tout ! Au point qu'en les voyant de loin, je les aurais pris pour Mike, Benny, Judith, Débo et les autres... Mais en les regardant de plus près, on voyait bien que ce n'était pas eux.
D'un point de vue strictement, euh, esthétique, ce n'était d'ailleurs pas une vision si désagréable. Je parle bien sûr des garçons. Même si j'étais quasi certaine qu'ils étaient sans doute tous passés sur le billard pour se faire étirer les épaules et rétrécir les fesses.
Mais d'un autre côté, je n'avais encore jamais rencontré une bande de jeunes aussi barbants ! Ils étaient si prévisibles, dans tout ce qu'ils racontaient. On aurait dit que chaque truc qu'ils disaient avait été écrit cinq minutes avant par un scénariste d'Alerte à Xanadu et téléchargé directement dans leur cerveau via Xanadu Explorer.
Je te jure : même leur rire on aurait dit une bande enregistrée !
Et puis ils se baladaient tous avec leurs poupées. Je veux dire : depuis le temps qu'ils étaient arrivés à Xanadu, ils n'avaient peut-être plus tant besoin que ça que de montrer qu'ils avaient aimé le cadeau de la Compagnie.
Encore que je n'avais rien contre déshabiller Mike Junior pour voir à quel point il ressemblait à l'original...
Je les ai très vite laisser tomber (Jordan ne voulait pas que je déshabille son Jordan Junior). Ça m'a valu d'être harcelée à chaque sortie par Cynthia avec des commentaires du genre : « Tu n'es pas gentille avec des amis... » ; « Tu devrais au moins faire un effort... » sans oublier le « Si tu continues à éviter les adolescents de ton âge, on va finir par dire de toi que tu es asociale, et tu finiras chez un psychiatre. »
Auxquels je répondais invariablement par un sobre et parfaitement monocorde : « La ferme, Cynthia. »
Peu à peu, il me venait l'idée de balancer ma poupée Xanadu dans une bouche d'aération, ou bien peut-être du trente-sixième étage du Grand Hall de Xanadu Ouest.
Non, cette idée-là était très mauvaise. Haute d'un bon mètre, Cynthia pesait son poids et je ne tenais pas à tuer quelqu'un simplement parce qu'une poupée-robot généreusement offerte par nos propriétaires avait été programmée pour se conduire comme une pétasse de chez Pétasse land directement commandée sur Pétasse.com, option ultra-chiante par-dessus le marché.
Bon, je devais tout de même admettre qu'elle s'y connaissait quand même mieux que moi en produits de beautés et soins du corps. Je finissais par rencontrer Big Matt devant la fontaine du Xanadu Fry Chickens, et Cynthia daigna enfin me ficher la paix pour parler poliment.
Big Matt venait de vomir son troisième petit-déjeuner dans la fontaine. Et quelque part, ça me plaisait assez.
CHAPITRE 3 :
ET TOUT PLEIN DE TROP BONS CONSEILS !
Je l'accostais : « Salut, je m'appelle Liz.
Beuh... moi c'est Matt. Big Matt. Tout le monde m'appelle comme ça depuis que j'ai... euh... cette taille. »
Big Matt avait toute la sveltesse et le côté élancé d'un Champion de Sumo piqué à la Cortisone après une cure de cuisine traditionnelle Strasbourgeoise (Commandes-la par Internet, livrable en 12 heures, origine certifiée conforme aux normes en vigueur !).
Rien d'étonnant à ce que je l'ai rencontré devant un Xanadu Fry Chicken. Big Matt aussi se traînait sa poupée. Un modèle du même gabarit que lui, ce qui commençait à être vraiment curieux... Je demandais :
« Alors pourquoi tu continues de manger ces sal... letés ? »
Penaud, Big Matt s'essuya la bouche avec sa main, et sa main sur le haut de son survêtement signé Jean-Pierre Petitpied :
« C'est pas moi qui veut, c'est Benny Junior. »
II m'indiquait d'un regard apeuré l'espèce d'ignoble gnome adipeux qui était d'ailleurs en grande conversation avec ma Cynthia.
En fait, ils ne se disaient rien à voix haute, mais j'étais presque sûre que, chaque fois que ces trucs s'arrêtaient comme ça au milieu de la rue pour se regarder en chien de faïence pendant dix secondes, c'était pour se communiquer des informations.
Probablement sur nous. Je détestais ces messes basses, aussi je décochais une chiquenaude en plein les jolies bouclettes blondes de Cynthia : « Hé, toi ! je l'interpellai.
Liz ! répondit-elle de sa voix dégoulinante d'édulcorant frelaté : Ce n'est pas très gentil ce que tu viens de me faire ! »
Je rétorquais sans me troubler : « Et ce que fais l'autre gros pouf à Matt, c'est gentil peut-être ? Il le gave comme une grosse oie au lieu de lui faire faire du sport et de lui faire suivre un régime ! Comment la Compagnie peut elle tolérer un tel bug dans vos programmes ?
Liz ! répondit Cynthia d'une voix patiente : Le programme de Benny Junior fonctionne parfaitement. Matt a été puni et il sait très bien pourquoi. Ne te mêle pas de ça. »
Je commençais à en avoir ras le cocotier de cette espèce de fadasse gazouillante sur roulettes ! Je sussurais, froide en apparence, mais bouillante à I'intérieur :
« Cynthia chérie... »
Ma poupée battit des cils.
« Oui, Liz.! »
Et moi, de lui cracher à la figure la suite du fond de ma pensée :
« Depuis quand te permets-tu de me donner des ordres ? »
Ma poupée me répondit par un sourire compréhensif :
« Liz ! répondit-elle : Nous ne nous sommes pas comprises et ça me rend très triste. Je suis ton amie. Je ne te donne pas des ordres. Seulement des conseils. De très bons conseils. »
Je me sentie soudain comme glacée. Elle venait de me menacer.
Par Jésus Christ, Maman Marie et tous les saints et les prophètes et même toutes les autres divinités passées et avenir de la Terre, ma poupée Xanadu venait de me menacer !
Je répondis très doucement, devant un Big Matt carrément épouvanté, et son Benny Junior carrément attentif.
« Cynthia chérie ! Nous nous sommes mal comprises en effet, et moi aussi ça me rend très triste. Mais pour que cela ne se reproduise plus, je vais te donner moi aussi un très bon conseil. »
Je me penchais sur elle et grondais : « Ne t'avise plus jamais de me dire ce que je dois faire ou je te fous dans le broyeur à ordures. »
Les adorables yeux bleu ciel de la poupée se rétrécirent. Cette fois je la haïssais. Je la haïssais. Comme je n'avais jamais hais personne. Je me retournais vers Matt : « Je vais te donner un bon conseil à toi aussi, Big Matt, et il ne sera pas droits réservés Xanadu Incorporated, celui-là !
Ah... » murmura Big Matt.
Il avait visiblement été très impressionné par nos petites mises au point réciproques. A moins qu'il ne se soit renversé à l'instant son super maxi gobelet de Xanadu-Cola en épargnant miraculeusement son gros bidon. Quant à moi, je pointais du doigt Benny Junior.
« Débarrasse-toi de ce truc, il a un grain dans son processeur. Ne va plus que dans les restaurants Bio, mets-toi à la marche à pied et consulte au plus vite un vrai médecin : Les adolescents qui ont ton poids peuvent mourir d'une crise cardiaque avant d'avoir atteint vingt ans. Pigé ? »
Big Matt hocha la tête, sans répondre. Benny Junior tira sur le bas de son survêtement : « Allez, Matt, on s'en va maintenant, fit la poupée. Ne l'écoute pas, c'est une folle. »
Je lui envoyais un coup de pied en pleine poitrine qui l'envoya valser à cinquante mètres contre une jardinière fleurie de sassafras jaunes.
« Liz ! s'écria Cynthia, profondément indignée : tu n'avais pas le droit ! C'est une propriété privée. Si jamais tu as endommagé Benny Junior, il te faudra payer la réparation !
Je répondis entre mes dents serrées. « Plutôt crever. »
Bien sûr, je savais qu'elle entendrait. (Et une petite voix dans ma tête me chuchota que je n'avais pas fini de regretter cette dernière petite phrase...
CHAPITRE 4 :
UNE ALLERGIE TROP MORTELLE !
Sur le chemin du retour, Cynthia se montra des plus aimables, presque sympathique. Et je commençais à me dire que j'avais eu raison de me montrer si dure et en même temps que je m'étais peut-être montrée un peu trop dure envers elle.
Avec cette histoire de taille trop grande pour être un jouet, trop petite pour être considérée comme une camarade Cynthia me faisait penser à une espèce de petite soeur, surtout depuis qu'elle jouait la mignonne, qu'elle cherchait à me plaire.
« Prends-moi dans tes bras ! » demanda-t-elle alors qu'on prenait le grand escalator.
Je répondis : « Non, tu es trop lourde. »
Elle insista : « Prends-moi, s'il te plaît : j'ai peur dans les escaliers. J'ai l'impression que mes rollers ne sont pas très stables. »
Je soupirais : « D'accord, mais la prochaine fois on prendra l'ascenseur. »
Je la soulevais sans difficulté : elle était assez légère en fait, du poids d'un petit sac à dos un peu plein. Légère, mais très solide à ce qu'on disait. Comme on arrivait en haut de l'escalator, je se sentis comme une piqûre au côté gauche.
« Aïe ! je criai,
Là ! Un moustique ! s'écria Cynthia.
Où ça ? je demandai en me tordant le cou en tout sens.
? Attention à la marche ! avertit alors Cynthia. Tu peux me déposer par terre à présent. Il faut absolument que tu te plaignes auprès des services techniques de la Cité : avoir des parasites volants dans votre entrée alors qu'on paie un loyer si cher est une... »
J'oubliais vite l'incident du moustique. Je n'aurai pas dû.
***
De retour à la maison, j'enfermais Cynthia dans un placard (« II est l'heure de dormir ma chérie ! » et vlan, la porte et un tour de clé pour être plus sûr !). Puis je me connectais en express sur Dodge City, pour raconter ma journée à Maryline.
« Je te jure, Ma-Une, c'est un véritable cauchemar cet engin.
Ça pourra jamais être pire que ma mère, répondit ma meilleure amie. Tu l'as renvoyée aux services techniques au moins ? »
Je répondis : « Même pas : j'attends le retour de mes parents. Je ne peux plus voir ces poupées même à la télévision. Je veux qu'on la renvoie et qu'ils se la gardent, leur Cynthia Chérie et tout ses bons conseils !
Tu sais, c'est un peu comme dans Alerte à Xanadu, l'épisode où... »
Maryline s'interrompit et resta bouche bée. Je m'impatientais.
« L'épisode où quoi ? »
Ses yeux s'écarquillaient. Je m'inquiétais, et par prudence, je jetais un coup d'oeil dans mon dos, au cas où on ne sait jamais Cynthia serait sortie du placard, aurait pété un fusible et récupéré un couteau de cuisine pour me régler mon compte...
Mais ma chambre était vide.
Je me retournais vers Maryline, un peu inquiète : « Qu'est-ce qu'il y a ? »
Maryline se tordait les poignets : « Ça m'ennuie de te le dire, Liz, mais... tu as l'air un peu bouffie... »
Je me levais d'un bond.
« C'est sûrement un virus informatique, je répondis, avec l'angoisse qui me serrait un peu la gorge, un qui s'attaque à l'image des gens quand ils se parlent directement à l'écran.
Tu crois ? répondit Maryline d'une toute petite voix. Alors c'est un virus très réaliste, parce que ton popotin aussi, on dirait qu'il est... »
Terrifiée, je me tâtais la zone en question.
«... vraiment très enflé ! acheva Maryline. Oh, mon Dieu, on dirait que tu enfles à vue d'oeil ! »
Et c'était vrai ! Je tâtais mon visage, et mes lèvres, qui avaient l'air d'être énormes.
« C'est peut-être une allergie, continuait Maryline, aussi paniquée que moi sur l'écran télévisé géant : Appelle un médecin, vite ! C'est peut-être quelque chose que tu as mangé ? »
En fait j'avais assez mal au ventre, pas parce que j'étais malade, mais parce que j'avais
faim. Faim. Une faim grave, une qui creuse le ventre et qui vous replie l'estomac en quatre petits bouts puis encore en quatre plus petits, qui juste après vous le tord et vous l'essore comme une vieille serpillière toute sèche et racornie.
Tiens, j'avais soif aussi.
Et c'est alors je me souvins de la piqûre.
« Le moustique
», je murmurais.
Mais si ça avait été une allergie, jamais je n'aurai pu articuler aussi nettement mes mots. À la vitesse où j'avais enflée, j'aurais dû avoir mal de partout, étouffer, bref avoir tous les symptômes d'une monstrueuse allergie ! Et pas seulement l'air d'une grosse dondon accro aux Dragen Glaces, avec une prédilection pour les assortiments truffé aux noix de Macadamia !
Alors je me souvins de Big Matt. Puis de Benny Junior.
Et enfin de Cynthia, si légère dans mes bras lorsque nous prenions l'escalator il y avait à peine un quart d'heure.
« La salope ! » je grinçais.
Je me précipitais à pas lourds vers le placard où j'avais enfermé ma poupée. Si je ne m'étais pas trompée...
Cynthia ouvrit les yeux. Elle joufflue, épaisse, pleine de bourrelets, une vraie petite boule de graisse qu'on n'aurait plus qu'à faire rouler.
Elle était exactement comme moi !
CHAPITRE 5 :
UN EN-CAS VRAIMENT TROP BON !
J'en aurai vomi si je n'avais pas eu si faim.
Mon Dieu comme j'avais faim. Et soif. Mais surtout faim. Et aussi surtout soif. J'avais si faim que j'allais tourner de d'oeil si je n'avalais pas tout de suite quelque chose. Et aussi il fallait que je boive quelque chose de très sucré avec. Quelque chose comme un hyper maxi Xanadu-Cola. Non, deux, parce que j'avais vraiment soif. Non, plutôt trois, et les menus qui vont avec. J'avais vu une super promotion sur les Tour à Fry-Burger tout à l'heure sur les affiches. Il n'y a rien de meilleur qu'un hamburger frit qui, dès qu'on l'a posé sur la table, vous arrive de suite à la hauteur de la bouche.
Cynthia me sourit malicieusement.
Mais est-ce qu'ils pourraient me livrer assez vite mes dix Hyper Xanadu Fry Tower Burger et toutes les beignets de frites qui iraient avec, sans oublier toutes ces nouvelles sauces colorées qu'on pouvait mélanger pour créer d'autres goûts ? L'instant d'après, je me précipitais vers la cuisine. Je n'avais pas atteint la porte que déjà le tintement de la sonnerie du micro-ondes retentissait. J'ouvrais sans même réfléchir la porte du four, tandis que le plateau glissait vers moi, chargé de cartons fumants pleins à craquer et de boites de soda couvertes de buées glacées prêtes à déborder.
Il n'y a pas à dire, la technologie, ça a vraiment du bon !
Je vidais deux bocs, avalais trois douzaines de frites et deux hamburgers (hélas, pas des fry towers) avant de revenir sur terre. Je lâchais le troisième boc de Xanadu-Cola. Et je criais, au bord de l'hystérie : « Qu'est-ce que c'est que cette m... ? Qui est-ce qui a commandé ça ? »
Cynthia se tenait sur le pas de la porte. Très calme, elle répondit :
« C'est le menu Maxi-Géant Xanadu Burger. Tu n'avais presque rien mangé aujourd'hui, et tu avais l'air si pâle tout à l'heure : je me suis dit que tu en avais besoin... C'est bon n'est-ce pas ? »
Je me retins de justesse de lui hurler en retour que c'était des menus Hyper Xanadu Fry Tower que je voulais.
Parce que c'était vrai que c'était bon en effet. Vraiment bon. En fait je n'avais jamais rien mangé d'aussi bon de ma vie...
Mais qu'est-ce que je racontais ? Je débloquais complètement ! Le Xanadu Burger ou Xanadu Hut ou Xanadu Fry Chicken, c'était tous du pareil au même : Cent pour cent graisse et colorants reconstitués, le régime qui vous transformait en Miss Mammouth en moins trois semaines !
Et c'était cette poupée qui m'avait fait manger ça. C'était elle qui avait manigancé tout ça, Son plan c'était de me transforme en une version féminine de Big Matt !
« Pour...quoi ? » je croassais en m'avançant vers Cynthia, menaçante, un Xanadu Burger Triple à la main, un Xanadu Cola Double dans l'autre.
Cynthia battit ses paupières empâtées :
« Pourquoi quoi, Liz chérie ?
Pourquoi tu m'as fait ça ? » je hurlais à travers la cuisine, tendant à bout de bras le Burger et le Cola devant elle, les deux preuves indiscutables de son crime.
La Poupée me répondit en prenant un air triste :
« Je te l'ai pourtant dit tout à l'heure et encore une fois, nous nous sommes mal comprises. Je suis ta meilleure amie. Ta seule amie. Et je te donne les meilleurs conseils qu'on puisse te donner à Xanadu. »
La poupée essuya une larme factice de son oeil globuleux.
« Et toi, poursuivit-elle avec un ton chagrine: tu ne les suis pas. Tu frappes les jouets de tes petits camarades, et tu leur donnes de très mauvais conseils ! »
Cynthia haussa ses petites épaules boudinées :
« Et tu t'étonnes qu'après quoi, cela ne se passe pas bien pour toi ? »
Cette fois j'allais vraiment vomir. Je portais ma main à mon ventre et me tournais en direction du merveilleux évier en acier inoxydable.
Et puis non. À la place, je balançais le Xanadu Cola en plein dans les yeux du monstre et, l'instant d'après, comme elle ouvrait la bouche pour crier, je lui enfonçais le Xanadu Burger (encore dans le carton, bien sûr) à fond dans sa sale petite gorge. Puis je la pris par la tête et je la lançais à la volée contre le rebord de l'évier. Elle rebondit dessus comme si elle était en caoutchouc. Ses petites mains tentèrent de m'agripper, mais avant qu'elle ait pu assurer sa prise, je soulevais le couvercle du broyeur à ordures et je l'enfonçais dedans.
Oui, je l'ai fait !
Le problème, c'est que le broyeur a refusé de fonctionner, et le monstre poussait de toutes ses forces contre le couvercle. Et cette saleté était vraiment très forte. J'attrapais un couteau, seulement pour coincer le couvercle du broyeur. Je ne savais pas combien de temps ce truc tiendrait. Je me précipitais vers le premier écran de télévision pour appeler du secours. La première personne que je trouvais, c'était bien sûr Maryline.
« Liz ! s'écria-t-elle, tu es encore plus grosse que tout à l'heure !»
Je répondis : « Je sais ! Appelle les flics de chez toi. Dis leur que j'ai été empoisonnée par une poupée devenue folle ! Moi j'essaie d'appeler du secours de chez moi. »
Alors il se passa quelque chose d'encore plus affreux. Le visage de Maryline changea. Il se mit à gonfler. Et la couleur des cheveux et des yeux changeait aussi... et la robe ! La robe !
C'était celle de Cynthia.
Cynthia avait remplacé Maryline sur l'écran de la télévision. Et la Cynthia de la télévision se mit à parler :
« Voyons, Liz chérie, tu ne penses tout de même pas que je vais te laisser raconter des mensonges sur moi à travers la planète entière ? À partir de maintenant je contrôlerai toutes tes conversations téléphoniques et tout ton courrier électronique. Et si tu continues, je ne me contenterai pas de remplacer un mot par un autre. »
Les yeux de la poupée se rétrécirent :
« Je te ferais passer pour une folle. J'écrirai pour toi des lettres de suicide. »
Alors là je me mis à hurler de toutes mes forces :
« Papa ! Maman ! Au secours ! »
CHAPITRE 6
VOUS REPRENDREZ BIEN UNE PETITE FRITE ?
Dieu existe !
Ou je ne sais pas quoi d'autre, je m'en fiche, parce qu'au moment précis où je m'étais mise à appeler mes parents, ceux-ci venaient juste de rentrer ensemble de leur travail. Ils n'étaient pas de très bonne humeur, allez savoir pourquoi, mais quand ils entendirent le son de ma voix, ils oublièrent de réfléchir, de discuter, bref de perdre du temps.
Car cette fois-là j'avais ma voix perçante des accidents vraiment graves. Maintenant que j'y pense, mon nouveau tour de taille avait aussi dû leur ficher un coup !
Alors ils n'essayèrent même pas de comprendre. Ils m'écoutèrent bégayer quelque chose à propos de la poupée, Papa fonça à la cuisine tandis que Maman m'entraînait vers la pharmacie.
Papa réussit à mettre en marche le broyeur à ordure et endommagea d'ailleurs sérieusement l'appareil dans l'opération. Mais Cynthia avait quand même été coupée en petits morceaux, alors c'était bien quand même. Puis Papa fit redémarrer de zéro toute l'informatique de notre appartement, et la Cynthia virtuelle disparut enfin de notre télévision. Lorsque je fus enfin calmée et un peu désenflée grâce aux médicaments commandés en urgence par Maman, Papa me demanda de raconter à nouveau toute l'histoire de ma première journée à Xanadu.
Lorsque j'en arrivais à ma rencontre avec Big Matt, Papa était vert et Maman était jaune.
« Il faut appeler les flics ! s'écria Maman.
Ils mériteraient qu'on leur fasse un procès ! » répondit Papa.
J'intervins avec autorité
« Minute, vous deux ! »
Je leur exposai ma petite théorie sur la question.
« Si ça se trouve, toutes les poupées sont comme ça : Ils vous en offrent une dès votre arrivée sur ce paradis en toc, et si vous ne faites pas exactement ce qu'elles vous disent de faire, elles vous menacent, ou elles vous empoisonnent ! »
Et si vous leur obéissez, vous terminez figurants à vie dans le remake permanent d'Alerte à Xanadu.
Papa et Maman étaient effondrés.
« Mais si ce que tu dis est vrai, fit Maman, qu'est-ce que nous allons bien pouvoir faire ? »
Je répondis : « Facile, on fait nos bagages et on se tire d'ici au plus vite. »
Quelqu'un sonna à la porte. Papa se leva :
« J'y vais. Vous deux, ne bougez pas ! »
Maman et moi nous le suivîmes jusque dans le hall d'entrée. La Compagnie Xanadu venait à l'instant de nous livrer un nouveau paquet avec un perroquet arc-en-ciel dessus, à peu près de la taille de celui qui avait contenu Cynthia.
« Mais... protesta Papa : nous n'avons rien commandé ! »
Le livreur jeta un bref coup d'oeil à son calepin électronique et haussa des épaules : « Service après-vente automatisé, répondit-il sans s'émouvoir : Ils ont dû détecté une panne dans la poupée de votre fille et envoyer aussitôt un exemplaire de rechange. Vous n'aurez qu'à remballer l'ancien dedans, ou le mettre carrément au vide-ordure.
« C'est déjà fait, merci... », murmura Papa, l'air soudain très abattu, tandis que le livreur le saluait et s'en aller.
Maman fit un pas vers le paquet qui trônait au milieu de notre entrée : « Chéri.., hésita-t-elle, est-ce que tu crois qu'ils nous ont renvoyé une poupée parce qu'ils ont sû qu'elle était devenue folle ou... parce que tu as réussi à faire fonctionner le broyeur avec elle dedans ? »
Je me mis à hurler :
« Je ne veux pas le savoir ! Tirons-nous d'ici tout de suite ! »
C'est à ce moment que le paquet de la Xanadu s'ouvrit comme une fleur,
***
Cela faisait plus d'une heure que nous courrions à travers la ville pour essayer de semer notre Poupée, et tout ce que les gens trouvaient de mieux à faire, c'était de se moquer de nous.
Et la nouvelle Cynthia (qui avait un peu désenflée) n'arrêtait pas de leur faire des sourires et de leur dire : « Je ne les comprends pas... On dirait un jeu... Ils s'en fatigueront plus vite que moi ! »
Et en effet, on commençait vraiment à être fatigués !
Maman avait arrêté un policier et ça avait vraiment été difficile parce qu'on aurait dit qu'ils s'enfuyaient chaque fois qu'on arrivait.
« Monsieur, aidez-nous je vous en supplie, la poupée de ma fille est devenue folle : elle nous poursuit, regardez, là voilà, elle arrive ! »
Le policier était grand, il était beau, il était brun, et pleins de muscles. Je veux dire, il aurait pu massacrer ce sale petit robot détraqué en un seul coup de matraque. Tout ce qu'il se contenta de faire, c'est de regarder ailleurs et de marmonner : « Rentrez chez vous Madame, avec votre petite famille et ne troublez pas l'ordre public s'il vous plaît ! ».
Maman eut vraiment l'air sciée. Moi je regardais le policier s'éloigner en jetant des petits coups d'oeil furtifs autour de lui. J'aurai juré qu'il cherchait quelque chose ou quelqu'un, mais en tout cas ce n'était pas Cynthia, parce qu'elle se tenait juste devant nous.
« Voyons, déclara la poupée : Madame, Monsieur, Liz chérie, ne croyez-vous pas que le jeu a assez duré ? Il est temps de rentrer chez vous comme monsieur le policier vient de vous le dire. Et, si vous êtes bien sage, vous verrez, tout s'arrangera : après la pluie, vient le beau temps ! »
Et à Xanadu, il fait toujours beau, comme le dit la publicité. J'en avais la nausée !
***
Nous repartîmes en courant vers le premier escalator disponible, que nous gravîmes quatre à quatre.
« J'ai trouvé ! » s'exclama soudain Papa, alors que nous étions tous à reprendre notre souffle sur une terrasse du Grand Hall huit étages plus haut. « Nous n'avons qu'à aller voir le Président-Maire de Xanadu et tout lui expliquer ! Lui nous comprendra ! Lui pourra faire quelque chose. Il peut tout faire.
Ben voyons ! je commentais.
Ne te moques pas, répondit Maman avec autorité. Papa a raison. C'est dans notre contrat. Et c'est dans la charte de la cité : Le Président-Maire recevra sans rendez-vous n'importe lequel des citoyens locataires, ce afin de veiller au mieux à leur bien-être, durant l'intégralité de leur séjour à Xanadu !
? Ben voyons ! », je répétais.
Si c'était vraiment écrit partout, pourquoi les parents de Big Matt n'étaient pas allés voir ce Président-Maire, quand leur cher fils avait commencé à ressembler à un bibendum ?
Les poupées de deux gamins accoudés à une rambarde voisine nous fixaient de leurs petits yeux mesquins.
« Allons-y tout de suite, décida Papa. C'est tout près d'ici. »
CHAPITRE 7
UN PRESIDENT MAIRE TROP TOP !
Le Président-Maire habitait le sommet de la cité de Xanadu.
C'était un endroit impressionnant, avec des sols tellement cirés qu'on se voyait dedans et pourtant, ils étaient antidérapants , et on n'arrêta pas de croiser des hommes d'affaire aux cheveux coupés en brosse, en complet veston et avec un attaché-case à la main. Il y avait aussi des femmes d'affaire, avec des tailleurs chics mais très sobres, et des cheveux courts.
Maintenant que j'y pensais, ça me faisait penser à une autre série télévisée... son nom, je l'avais sur le bout de la langue !
Working in Xanadu .
J'eus un mauvais pressentiment.
À la surprise de tout le monde, Monsieur le Président Maire accepta de nous recevoir aussitôt arrivés. Lorsque la porte de l'ascenseur qui devait nous amener à lui se referma derrière nous, j'aperçus par la fente Cynthia, que les employés de la Sécurité avaient arrêtée devant la réception.
J'eus un sourire. Finalement l'idée de Papa n'était peut-être pas si stupide. Le Président-Maire était très bien conservé pour son âge : encore mince, alerte, et pas trop plissé. Pas un seul de ses cheveux poivres et sels ni une seule de ses dents ne manquait à l'appel.
II y en avait au moins un qui n'avait pas eut à renoncer à sa cure de rajeunissement pour habiter Xanadu.
Papa et Maman exposèrent le problème au Président-Maire. Celui-ci leur répondit qu'il venait d'être mis au courant de « cette dramatique situation », qu'il présentait ses plus plates excuses et patati et patata, et que les plus brillants ingénieurs de Xanadu travaillaient sur le problème depuis une heure, mais que ces choses-là pouvaient prendre du temps, aussi allait-il falloir prendre leur mal en patience, et patati et patata, une protection policière vingt-quatre heures sur vingt-quatre était plus sage, et s'ils n'étaient pas contents, ils pouvaient toujours partir de Xanadu.
Non, le million de dollars ne serait pas remboursé. Relisez votre contrat. Oui, les petits caractères, là, tout en bas.
Pendant ce temps, moi je fouinais un peu ici et là. Et alors que je marchais le long des somptueuses portes laquées des armoires murales, j'aperçus comme un mouvement sous le bureau de Monsieur le Président-Maire.
Papa et Maman se levaient pour sortir, et le Président-Maire les raccompagnait en disant quelque chose comme :
« Je suis heureux que vous ayez décidé de rester. C'est la voix de la raison. Vous ne le regretterez pas : le confort, la sécurité, des amis partout où vous allez, c'est ça aussi Xanadu ! »
La voie de la raison ? La voie du portefeuille, oui ! J'en profitais pour faire rapidement le tour du magnifique bureau du Président-Maire.
Juste à l'endroit où celui qui s'asseyait derrière le bureau pouvait étendre les jambes, une Poupée se cachait.
Elle ressemblait beaucoup à Monsieur le Président-Maire.
« Bonjour Mademoiselle ! » me dit-elle avec un petit salut raide et un sourire timide.
Confus, le Président-Maire se précipita pour aider le petit robot à se jucher sur le bureau.
« Pardonnez-moi ! fit le Président-Maire à Papa et Maman. Je ne vous ai pas présenté à Rupert Junior. »
Monsieur le Président-Maire eut l'air gêné :
« Rupert Junior est mon petit compagnon depuis l'école. Je ne m'en sépare jamais... C'est purement affectif : il me sécurise, vous comprenez ? »
Papa et Maman hochèrent la tête. Ils étaient gris.
Bien sûr, le Président-Maire nous avait caché sa Poupée parce qu'il voulait nous ménager, après toutes les émotions que nous avions vécu...
« Mais Rupert Junior est vraiment quelqu'un d'adorable, pas du tout comme votre Cynthia. Vous verrez, lorsque vous ferez connaissance, la prochaine fois que vous viendrez me voir ! »
Papa et Maman hochèrent la tête.
« Bien sûr... » ils répondirent.
Nous avons quitté Xanadu une heure plus tard. En tout, nous y avons séjourné un peu moins de 48 heures.
Un million de dollars pour deux jours à Xanadu, vous ne trouvez pas ça un peu trop cher payé, pour une pareille leçon ?
Moi pas.
FIN
Achevé le 21 avril 1999 / Révisé 21 juin 2007.
Tous droits réservés David Sicé.
Illustration réalisée avec les logiciels Poser 5 et Cinema 4D 8.5