DAVONLINE.COM PRESENTE :

ICI TOUS LES RECITS POUR ADULTES ET ADOLESCENTS

 

La nuit qui mord

Une nouvelle Fantastique par David Sicé.

Pour adultes et adolescents.

 

Ici la version .pdf

 

 

 

 

 

« Si on commençait par la raison de votre visite ? »

L'homme avait ouvert un cahier et sortit un stylo plume. Il avait les tempes poivre et sel, un costume anthracite, des yeux d'un gris intense, profondément enfoncés dans leur orbite.

Son interlocuteur regarda autour de lui. Le salon était confortable. Les meubles en acajou luisaient doucement sous les feux tamisés des appliques. Plusieurs tableaux étaient suspendus aux murs lambrissés.

Un port hollandais délicatement nimbé par les brumes matinales. Une campagne anglaise romantique mais lumineuse. Un paysage provençal baigné de soleil. Les rares humains à habiter ces lieux magiques étaient réduits à l'état de silhouettes lointaines, filiformes.

La vue du jeune homme se troubla. Il baissa la tête.

« Vous allez rire de moi... murmura-t-il.

– Certainement pas, répondit le praticien. C'est bien la dernière chose que je ferais. »

Le jeune homme redressa la tête. Ses yeux brillaient.

« J'ai peur du noir », il avoua.

Le praticien ne se troubla pas.

«  Comment êtes-vous arrivé jusqu'à mon cabinet ?, demanda-t-il.

– J'ai eu votre adresse par des amis...

– Ce n'est pas ce que je voulais dire, coupa le docteur. Cette résidence est plutôt mal éclairée, et à l'écart des faubourgs les mieux équipés de la ville. D'ordinaire, c'est une caractéristique que mes clients apprécient.

– J'essaie de rester dans les feux des réverbères et des lanternes, répondit précipitamment le jeune homme : Même les plus faibles. Cela suffit à l'éloigner. Et j'ai une lampe torche très puissante.

Le docteur griffonna quelque chose. Son patient suivit des yeux le trait léger de la plume. Le grattement de la pointe sur le papier. Le jeune homme tressaillit. Le psychiatre s'arrêta d'écrire.

– Vous avez dit que la lumière des lanternes les plus faibles suffisait à l'éloigner, reprit le praticien. Éloigner qui ? Éloigner quoi ?

Le jeune homme ramena ses bras autour de son corps. Des larmes scintillantes roulaient sur ses joues blafardes.

« Je ne sais pas ce que c'est, il sanglotait d'une voix étouffée. Qui il est... Je sais seulement qu'il est là. Qu'il me guette. Il y a ces frôlements, qui me suivent partout. Ces crissements au détour d'une rue. Au fond d'une allée obscure. Parfois j'entend même ses pas derrière moi... »

La voix montait petit à petit dans l'aigu :

«  Mais je sais qu'il n'a pas de jambes ! »

Le jeune homme se détourna, respirant par soubresauts.

« Pourriez– vous me dire... fit doucement le psychiatre, sur quoi se fonde votre affirmation ? »

L'autre ne répondit pas.

« Avez-vous vu cette chose, d'une manière ou d'une autre ?, insista le praticien.

– Non ! s'écria le jeune homme en essuyant une larme. Je ne l'ai jamais vu. » Puis il se redressa, se cramponnant aux accoudoirs du fauteuil : « Et pourtant, au plus profond de moi... »

Il frappait sa poitrine.

« Je sais qu'il existe ! Je le connais. Je sais qu'il vient pour moi. »

Le praticien soupira.

« Guérissez-moi, je vous en supplie, Docteur Merritt !, supplia le jeune homme. Je sais que vous êtes arrivé à guérir Natasha Barovna de sa peur du sang. Je sais que vous êtes capable de réussir l'impossible pour nous autres. »

L'autre se leva tranquillement et fit le tour du bureau :

« Ces choses-là peuvent prendre du temps, vous savez. »

Le jeune homme bondit hors de sa chaise :

« Je n'en ai pas !!! Chaque nuit, il vient plus près. Un jour, il y aura une panne d'électricité. Un jour, il m'attendra devant ma couche et il...

– Il fera quoi ? »

Le beau visage se tordit :

« Il me dévorera ! »

Le jeune homme enfonça ses poings dans ses yeux. Le praticien lui tapota le dos : « Du calme, mon garçon, du calme. »

Il ôta les mains blafardes du visage torturé.

« Il y a en effet un moyen rapide d'en savoir un peu plus sur l'origine de votre mal – et de ce fait d'en accélérer la guérison... »

Il guida son patient jusqu'à un divan cramoisi. Le jeune homme s'y allongea après une brève hésitation.

« Mais auparavant, laissez-moi vous poser encore une ou deux questions, continua Merritt en s'asseyant sur un tabouret à proximité. Vous vivez seul ?

– Non, répondit faiblement l'autre, fixant vaguement le plafond.

– Avec l'un ou l'une des nôtres ?

– Non... »

Le jeune homme se tourna anxieusement vers le psychiatre. Celui– ci sourit :

« Ce n'est pas contre– indiqué, l'assura le praticien. Les relations avec des gens ordinaires sont souvent bien plus stabilisantes qu'avec quelqu'un comme nous. Vous pouvez m'en dire un peu plus sur votre partenaire ? »

Le jeune homme déglutit avec difficulté :

« C'est une jeune aveugle... elle est seule au monde.

– Et à quel stade en est votre relation ?

– Au tout début. »

Le jeune homme sourit à son tour :

«  Pour moi. Mais pour elle, c'est peut-être quelque chose de plus ancien. Je perd parfois la notion du temps...

– Est-ce qu'elle sait ?, » interrompit Merritt.

L'autre s'assombrit :

« Oui.

– Est-ce que vous la... ?

– Oui ! »

Le ton était agressif, presque haineux.

« Excusez-moi, dit aussitôt le jeune homme, gêné.

– Ce n'est rien », répondit le psychiatre en se levant.

Il passa du coté de la tête du divan, et fit mine d'effleurer la jugulaire de son patient. Celui-ci se déroba, plus vif que l'éclair : Les pupilles rétrécies, les mains en griffes, le jeune homme s'était juché sur le bout opposé du meuble.

« Du calme, déclara paisiblement le docteur. Je n'ai nullement l'intention de vous boire. »

L'autre baissa sa garde, lentement.

« Pour être venu jusqu'ici, vous deviez avoir confiance en moi, reprit Merritt. Rien n'est possible si vous ne continuez pas. »

Les épaules du jeune homme s'affaissèrent. Il baissa la tête.

– Revenez-vous étendre à présent, ordonna le psychiatre avec fermeté. Je vais tâter votre cou afin de juger du degré de votre inanition et de votre suggestivité.

– Vous allez m'hypnotiser ? demanda le jeune homme en s'exécutant.

– On ne peut rien vous cacher », ironisa le docteur.

Merrit appuya légèrement sur la gorge exsangue de son patient. Un battement lent, sourd, profond.

« On ne peut pas dire que vous fassiez dans l'excès, conclut le praticien en se retirant. Mais vous allez bien, pour autant que je puisse en juger. »

Il rapprocha son tabouret et sortit une montre à gousset de sa poche.

« Regardez-moi. »

L'objet doré miroitait légèrement, attirant irrésistiblement le regard.

Le jeune homme cilla.

« Détendez– vous », conseilla Merritt.

La voix du docteur était basse, mais parfaitement timbrée. La montre se mit à osciller.

« Je tiens un objet devant vous, poursuivait-il. Vous portez votre regard sur cet objet... »

Les pupilles de son patient se dilatèrent.

« Vous écoutez ma voix. Si votre regard se détourne, ramenez-le sur l'objet et maintenez-le tel quel. »

La montre d'or allait et venait de droite à gauche, de gauche à droite, d'un mouvement lent, invariable...

 

***

 

Merritt frappa une fois dans ses mains. Le jeune homme se réveilla en sursaut :

« Alors, docteur ?, demanda-t-il avec inquiétude.

– Cela n'a rien de grave, l'assura le psychiatre en se relevant. Il s'agit d'un simple accident. Cela arrive parfois. »

Merritt revint à son bureau. L'autre le suivit.

« Cela s'appelle un transfert. Votre protégée, Alice... »

Son patient hocha la tête.

« ...a eu une enfance malheureuse.

– Que voulez-vous dire ? répondit le jeune homme.

– Son père la violait. Chaque nuit. »

L'autre se contracta, révulsé un instant par la rage. Puis le calme revint sur son beau visage :

« Comment ? », demanda-t-il.

Merritt referma le cahier posé sur son bureau.

« Lorsqu'un vampire prend un donneur, il peut arriver qu'un lien émotionnel extrêmement fort se crée pendant la durée de l'acte. D'ordinaire, c'est plus souvent le cas dans un échange, que dans un don. Toutefois, pour vous, il y a eu osmose – transfert des souvenirs réprimés de votre protégée dans votre inconscient à vous. D'où votre obsession... passagère.

– Vous voulez dire que... ? »

Merritt se leva :

« Vous n'avez plus à vous soucier de rien. Non seulement réaliser l'origine de votre peur aura chassé le caractère inconnu qui la générait, mais il se trouve, que j'ai également pris l'initiative d'ajouter à mon exploration une suggestion, qui devrait vous libérer de toute scorie phobique. »

Le praticien raccompagna son patient à la porte.

« Je... je ne sais pas comment vos remercier, bredouilla le jeune homme. Est-ce je dois vous payer quelque chose ?

– Rien du tout, répondit Merritt. Portez-vous bien. Prenez soin de votre protégée. Envoyez-la moi le cas échéant. Et surtout, n'hésitez pas à revenir me voir si vous le souhaitez. »

Le jeune homme étreignit la main du docteur.

« Merci. »

Il sortit.

Merritt le regarda s'éloigner par la fenêtre de son cabinet.

Dans la nuit.

 

***

 

L'immeuble était plongé dans l'obscurité. Kyle franchit les portes vitrées et se dirigea vers l'ascenseur. Pour une fois sans allumer la minuterie. La cabine s'éleva doucement jusqu'au dernier étage. Les vantaux de métal s'écartèrent. Kyle bondit souplement au plafond, puis glissa pour se rétablir devant la première porte du pallier.

« C'est moi, mon amour. Je suis rentré », fit le jeune homme en pénétrant dans le duplex.

L'interrupteur ne fonctionnait pas.

La lumière de la ville filtrait vaguement à travers les baies vitrées.

Kyle se mit en garde, tous ses sens en éveil.

« Alice ?, il appela.

– Je suis là ! » répondit une petite voix en provenance de la terrasse.

Un souffle caressa son visage, emportant un parfum étrange. Kyle s'avança à pas lents. Alice était debout sur la terrasse. Blonde, frêle, seulement vêtue d'une chemise de nuit en soie gonflée par le vent.

Chose curieuse, Kyle ne distinguait rien des plantes vertes qui habituellement garnissaient le jardin suspendu. Il ne distinguait pas plus la vue imprenable sur les gratte-ciels illuminées qui d'ordinaire cernaient leur résidence. Tout ce qu'il percevait…

C'était une masse informe, noire, pleine de frôlements visqueux et de cliquetis coupants.

« Kyle, dit timidement Alice. Je te présente Papa... »

 

 

FIN

Achevé le mardi 10 octobre 1995.

 

Tous droits réservés David Sicé.

 

Illustration réalisée avec les logiciels
Cinema 4D 8.5 et
Apophysis 2.02