Incommunicabilité
Une nouvelle d'Anticipation par David Sicé.
Pour adultes et adolescents.
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1
Marlène se tenait face au mur qui coupait en deux son salon.
C'était un mur superbe, recouvert de motifs géométriques, orné d'un grand disque doré. Sur le disque étaient dessiné une femme et un homme nu, et une série de codes étranges.
Marlène n'y voyait qu'un tas de gribouillis pornographiques — mais c'était bien le moindre de ses soucis à ce moment.
2
Marlène était furieuse. C'était une grande et belle jeune femme, blonde parce qu'elle le valait bien, vêtue d'une jupe droite gris clair et d'un chemisier de soie noire. Elle se tenait à trois pas du mur, et c'était au moins la sixième fois qu'elle répétait la scène : violente ouverture de la porte de sa luxueuse cuisine aux tons dorés, trois pas décidés en avant, puis une diatribe bien sentie.
« Et qui es-tu, toi, d'abord, pour débarquer dans ma vie, comme ça ! »
Elle s'arrête, comme si elle attendait — en vain — que le mur lui réponde. Puis elle reprend, trépignant sur place :
« Vas-t'en ! Vas-t'en ! Vas-t'en ! Je ne veux plus te voir ! »
Puis, ses yeux vont et viennent du téléphone au mur, du mur au téléphone. Elle se jette sur le combinée, se juchant sur le tabouret à coté du comptoir d'acajou, tout en tirant encore et encore sur le bas de sa jupe. Elle déclare, plus froidement, ses yeux rendus charbonneux par les larmes lançant des éclairs.
« Vas-t'en tout de suite ou j'appelle les flics ! »
Aucune réponse.
Elle raccroche violemment, arrachant au combiné téléphonique un tintement de souffrance, et elle se précipite dans la cuisine, claquant la porte.
3
Sa cuisine. Sa rassurante cuisine équipée — un vaste plan de travail, un grand frigo américain avec le distributeur de glace si pratique, deux micro-ondes, un four autonettoyant, un lave-vaisselle, une... Marlène déteste faire la cuisine. En fait elle ne cuisine jamais. C'est la bonne qui s'en charge. Son repaire de femme à elle, ce serait plutôt sa chambre à coucher... Ah, son petit lit douillet, promesse de folles aventures constamment tenue, ou presque. Si seulement, si seulement… Marlène fait les cent pas et marmonne :
« Il va me rendre folle. Il m'a rendu folle. Je suis folle. »
Elle s'arrête devant la bouteille de whisky déjà à moitié vide. Oui, elle était neuve au début de cette cauchemardesque soirée ! Vous avez quelque chose à redire à cela ? C'est bien votre genre, tiens, toujours à critiquer, toujours à chercher la petite bête ! Marlène se verse un verre, le vide d'un seul coup, ramène une mèche rebelle, inspire un grand coup.
Et elle repart dans le salon pour un nouveau tour.
4
Malène s'adosse au chambranle de la porte de la cuisine. Elle rejette sa tête en arrière, passant sa main sur sa gorge, comme au cinéma. Puis un sourire accommodant à ses lèvres Je Mets Rouge Brillant et Je Glosse Comme Une Malade, Marlène se retourne vers le mur, et avance plus lentement, en accentuant le coté chaloupé de sa démarche.
« Écoute, commence-t-elle, enjôleuse (Je lui fais le coup de la langue ou pas ?). Je ne veux pas faire de scandale, alors… Vas-t'en sans histoire et restons bons amis, hein ? Ce n'est pas que je sois indifférente. Tu es visiblement bien bâti, solide, et tu aimes les accessoires un peu tape à l'śil mais qu'importe… »
Elle fait sauter les boutons de son chemisier, un à un, de haut en bas, lentement. Et s'arrête à deux pas du mur, en face du disque doré. L'homme et la femme nus qui saluent en souriant semblent franchement en train de se payer sa tête.
Marlène devient rouge de fureur, enlève son chemisier et s'en sert pour fouetter le mur, en glapissant :
« Et ça, ça te fait de l'effet, peut-être ? Fiche le camp, bon sang, fiche le camp ou je hurle ! »
Et comme cela ne doit pas être le cas, Marlène hurle un bon coup.
Puis elle recule, abandonnant ses sandales argentées à talons, laisse choir le chemisier.
« Tu ne trouves-tu pas qu'il fait plutôt chaud ici ?, soupire-t-elle d'une voix rauque. Si tu me laissais ouvrir une fenêtre ? On est au septième étage ici, tu sais. Ce n'est pas comme si je risquais de sauter… »
L'alcool aidant, il faut au moins dix secondes pour voir rouge à nouveau. Marlène saisit le vase le plus proche et le lança à la volée. Il éclata en mille morceaux contre le mur.
« Laisse-moi sortir maintenant ! Laisse moi sortir ou je hurle encore une fois ! »
Peine perdue, Marlène repart dans la cuisine. Et « Blam ! », fait la porte.
5
La cuisine à nouveau. Marlène s'appuie sur la table, complètement décoiffée à présent. Puis elle lève les yeux et promène son regard sur les quatre murs de la vaste pièce. Est-ce que tout est-il bien à sa place ? Sa poitrine menue se soulève, à coup de grandes inspirations saccadées.
« Évidemment, lâche-t-elle d'un ton cassant : Il sait que c'est insonorisé. »
Soudain, elle s'empare le grand couteau à viande, respire à nouveau un grand coup, puis, les narines dilatées, les lèvres serrées, les sourcils arqués, elle se précipite dans le salon.
Le mur a disparu.
6
Ne comprenant rien aux motifs embrouillés et criards, qui n'avaient pas arrêté de s'agiter avec véhémence devant lui, le mur avait finalement décidé de se replier vers une autre dimension.
Une heure plutôt, Marlène aurait bondit vers la porte en face, repoussé frénétiquement verrous et chaîne, et se serait enfuie à toutes jambes de son appartement ? pour ne plus jamais y revenir.
Mais à ce point de la soirée, elle se contenta de récupérer une autre bouteille et un verre dans le bar. Elle vida d'un trait le verre. Puis elle considéra le grand disque doré qui traînait encore sur le tapis, abandonné à six pas de la porte de la cuisine.
« Je me demande combien ça peut valoir un truc pareil... »
FIN
Achevé le 3 septembre 1994, révisé le 17 juin 2008.
Edité pour la première fois dans Continuum 1.
Tous droits réservés David Sicé.
Illustration réalisée avec les logiciels Cinema 4D 8.5.