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Décembre

Une nouvelle d'Anticipation par David Sicé.

Pour adultes et adolescents.

 

Ici bientôt la version .pdf

 

 

 

1

Chantent les anges, brillent les écrans, scintille la neige qui recouvre les sapins ployant sous les guirlandes, et, tourbillonnent les blancs flocons évanescents pour aller caresser la foule...

 

Ils sont une ribambelle d'enfants, de toutes les couleurs, à se presser devant la chalet de bois au toit couvert de givre, une file de gamins en petits parkas bleu ciel, rose pâle, jaune citron, beige clair et vert pré.

Leurs yeux noirs, clairs ou marrons fixent curieusement leur entourage, ou bien le ciel obscur barré de lumières droites. Ils agitent leurs quenottes et bondissent sur place pour avoir une chance d'attraper des flocons qui n'existent pas...

Imprimé sur leur petit front, leur nom, leur prénom et leur numéro, en lettres et chiffres rouges.

Certains pleurent. D'autres boudent. D'autres considèrent pensivement les caméras qui tournent tout autour, bien au-dessus d'eux.

 

2

Le déclic discret fige l'instant d'avant.

Un Père Noël en rouge et blanc, à l'opulente bedaine, sa large barbe bouclée, ses joues roses et rebondies, son regard pétillant, une bande de couleur chair collée au-dessus du sourcil broussailleux.

Il salue l'assistance de sa bonne grosse main, son autre main posée sur l'épaule de l'adulte au teint pâle, au costume gris, au sourire triste, et dont le matricule rougeoie, au-dessus de son oeil mort.

Le Père Noël lui remet un gros cube rose pailleté, enrubanné de faveurs roses. L'adulte lui donne un petit rectangle de plastique ambré, que le Père Noël glisse dans un appareil noir et gris, pendu à une poche intérieure. Le Père Noël rend la carte. L'adulte sent le sachet, du bout des doigts, et empoche le tout, sans hésiter.

Les deux hommes en vareuse bleu électrique hochent la tête en souriant, leur main droite est gantée de noir, et caresse la crosse de la même couleur, rivée à leur ceinture. Un fil à leur oreille, un matricule bleu luisant sur leur arcade sourcilière gauche.

 

3

L'adulte avance, alors que le choeur des anges redoublent de force. Le paquet rose sous son bras, il ne voit rien des regards las. La foule se presse dans son dos, les gens se hâtent devant lui. Manteaux sombres ou acidulés, robes ternes ou costumes ajustés, bottines usées ou rangers cirées.

Elle, elle le précède de quelque pas. Elle n'a pas besoin de regarder, elle sait qu'il est tout près, là, juste derrière. Elle sait qu'il ne la voit pas, et pourtant elle rayonne, elle est mutine. Sa capuche blanche lui cache ses cheveux tressés châtain clair. Lettres et chiffres verts brillent sur son front lisse de toute jeune fille.

 

4

Il avance, porté par le trottoir roulant. Lui, et quelques centaines d'autres comprimés entre les rampes en fibres de verre. Avec eux, il glisse, sourd aux vrombissements des bouches d'aération. Il glisse le long des murs poreux, couleur vert amande écaillé, qu'égayent les écrans ultra larges éblouissants.

Les vareuses bleues scrutent les visages hagards, mornes, renfrognés, émaciés, haineux, tirés, ballottant, ou marqués. Les teints cireux, les teints terreux, les teints blafards. Ils lui sourient, comme à tous les autres, se tournent vers leur collègues, murmurent, sourient au suivant.

Elle, elle se tient derrière lui, trois passants en arrière, la peau fraîche, la chevelure du plus bel onyx ramenée en bandeau. Elle sourit malicieusement, elle vibre d'une joie secrète. Son imperméable est luisant, vert clair, vert comme le matricule tracé au-dessus de son fin sourcil.

 

5

Sur les murs carrelés de plastique glauque, s'étalent verticalement en lettres de saphir énormes sur plusieurs mètres de hauteur, les mots « CON POL ». Le mur jaune sale répète et insiste : « CONTROLE POLICE », « POLICE CONTROL », et les écrans scandent en rouge fluo : « Aujourd'hui ima rouge only », « 2day ima red only ».

L'adulte remet son paquet rose enrubanné à la première vareuse bleue, son petit rectangle de plastique ambré à la seconde vareuse bleue. Les deux vareuses bleues sourient, chaleureusement.

L'un soulève le couvercle du paquet, prenant bien soin à ne pas abîmer le gros noeud rose. L'autre effleure délicatement le front de l'homme du bout pâle de ses doigts dégantés, et place le rectangle ambré dans la borne bleu nuit voisine.

L'écran clignote.

La première vareuse bleu rend la carte, toujours aussi chaleureuse. Elle lui dit quelque chose. L'adulte acquiesce, gêné, rend un pauvre sourire, reprend le paquet, reprend sa route, les yeux vides, à nouveau.

Il ne voit pas la casquette qu'agite devant lui un gars en blouson chamarré, cheveux bouclés au vent, repoussé par la foule contre une rambarde orange de sécurité. Il lui ressemble pourtant, comme un frère, plus jeune, sans les rides de douleur, et avec une marque verte sur son front.

Puis le gars au blouson remet simplement sa casquette sans rien perdre de sa bonne humeur. Il le regarde s'éloigner, tranquillement.

 

6

L'adulte a repoussé la porte de son petit appartement obscur. Il a allumé la veille lampe, posé le paquet sur la table coincée entre deux colonnes de mobilier entassé, emmurée par les cartons. Il a ôté le couvercle, jeté les faveurs roses. Vidé le contenu.

Il s'est assis. Il déglutit avec difficulté, il repousse le revolver et les balles, il fixe la photo écornée. Puis il parcourt une dernière fois les lignes de l'imprimé froissé.

Il lève les yeux au ciel. Il prend sa tête entre ses mains, ses épaules agitées de soubresauts convulsifs, sa gorge libérant des hoquets ridicules et dérangeants. Pendant de longues secondes, il ne peut rien faire d'autre.

Puis il se détourne, il se lève, il abandonne la table pour le fond du minuscule appartement plein comme un oeuf.

Sur le bureau, la photo vivante d'un homme brun, étreignant une femme splendide, aux cheveux noirs coiffés en bandeau. A leur pied, un garçon qui lui ressemble comme un frère plus jeune, agenouillé au coté d'une jeune fille espiègle aux tresses châtain clair. Ils se disputent un petit sapin de plastique vert. Du même vert que les lettres et les chiffres qui marquent leurs fronts.

Sur l'imprimé :

Montant du remboursement :
145.558, 34 C

Nature du lien avec les victimes :
contrat de mariage, filiation, contrat d'assistance mutuelle.

Cause du dommage :
Attentat, Piétinement.

 

7

L'eau coule. « Non potable » ; « Potable » affiche le marqueur fixé à la canule. Le néon de la salle de bain crépite. Le verre se remplit. Il déchire le sachet.

Dans son dos, surplombant la table éclairée dans son dos, le dernier carton de la pile voisine s'affaisse. Le carton s'incline, comme poussé lentement, mais sûrement, par six mains invisibles. Six mains qui se confondent avec la noirceur de l'air ambiant, le grain gris de la muraille, le kaki poussiéreux des emballages.

Le fracas le fait se retourner. Encore interdit, il s'approche. Il met un genou à terre, pose le verre à côté de lui, et, sans y prendre garde, il renverse le contenu cristallin du sachet.

 

8

Au milieu du fatras déversé sur la table puis le sol par les deux cartons éventrés par la chute, le revolver, les balles, son diplôme, la brochure de l'ingénierie spatiale internationale et le contrat pour son embarquement.

Et un paquet, que quelqu'un avait dû cacher dans ses vieux dossiers, en pensant qu'il n'irait jamais l'y chercher à la veille de son départ.

Il ouvre la carte d'une main tremblante. Trois écritures s'entremêlent tout le long du bristol blanc cassé : une écriture déliée et noire, une écriture fine et fushia, une écriture volontaire et bleu cobalt.

 

« Pour mon papa adoré, mon mari chéri, mon meilleur ami...

...qui ne nous oublie pas, et qui prendra bien soin de lui, tout là-bas. Joyeux Noël 2049. »

 

...sera heureux à nouveau.

 

Merci à Kate Bush.

 

FIN

Achevé le 30 août 1994, révisé le 17 juin 2008.
Edité pour la première fois dans Continuum 1.

 

Tous droits réservés David Sicé.

 

Illustration réalisée avec les logiciels Cinema 4D 8.5 et Poser 5.