Dans le jardin
Une nouvelle fantastique par David Sicé.
Pour la jeunesse.
Ici la version .pdf.
Je déteste quand il pleut. En fait j'aime assez. Je regarde à travers la vitre embuée. J'ouvre la fenêtre. La pluie ne me fait pas peur. Il fait si vert dehors. La pluie n'est pas si froide quand on la touche. Je n'aime pas quand mes chaussures se tâchent à cause de la boue. Il y a de la vapeur qui monte du sol. Je n'aime pas quand les branches me frôlent. On dirait tout un tas de mains griffues.
J'entre dans la serre. Celle qui est grande et vieille. Celle où il est interdit d'entrer. Maman ne m'a pas vu sortir. Elle est au téléphone. Il y a du verre partout par terre. Des bouts de verre coupants, sur lesquelles s'écrasent les grosses gouttes froides. La pluie est froide maintenant, et je croise très fort mes bras nus. Il y a des grandes tables couvertes d'herbes folles, et des toiles d'araignées, et des sortes de grandes plantes mortes qui ressemblent à des squelettes et qui tombent du plafond, et de grosses gouttes roulent tout le long, pour s'écraser au creux du cou…
… Comme un baiser glacé.
Il y a une porte au fond de la serre. C'est écrit dans le vieux livre que j'ai trouvé hier sous mon lit. J'ai rêvé de ce livre. C'était comme dans les romans, comme dans ces films. C'était magique. Le livre sentait bizarre. En fait il sentait une odeur différente à chaque page. Parfois il sentait mauvais. Et parfois il sentait bon. Une odeur de mousse, une odeur de champignon. Une odeur de crotte de lapin. Une odeur de framboise. Et il y avait des dessins, et des lettres que je ne savais pas lire. Il y avait de jolis dessins, des princes et des princesses, et des fleurs, et des jolis animaux. Et il y avait des dessins qui font peur. Des monstres et des yeux, et des araignées, et des mains griffues, et des squelettes.
Je sais bien que les histoires, ce n'est pas vrai. Que ce qu'on voit à la télévision, ce ne sont que des histoires. Mais je sais que les monstres existent, c'est juste qu'ils ne ressemblent pas toujours à ceux des dessins animés et des films pour les enfants. C'est juste qu'on ne nous les montre pas, parce que les parents ont peur des cauchemars. Ils ne veulent pas qu'on les embête. Ils ne veulent pas qu'on soit triste. Je n'aime pas les cauchemars. Mais j'aime avoir peur.
Je n'aime pas avoir peur.
Il y a tant de choses dont les parents ont peur. Des fois j'ai peur moi aussi. Et ça fait mal au ventre. Une fois j'ai vomi, parce que j'avais eu peur. J'avais eu peur de me perdre. J'avais eu peur que mes parents ne me retrouvent pas. Mais là, je n'ai pas peur. Peut-être que je ne devrais pas avoir peur.
La pluie chante quand elle tombe sur la tôle, et les pierres, et les feuilles. Elle fait, ploc, plic. Et encore ploc. Et il y a le tonnerre qui gronde. Et un oiseau qui bat des ailes et qui s'enfuit à travers le trou du carreau qui est tombé. J'ai trouvé la porte. La porte dont j'ai rêvée.
Miaw ! fait le petit chat. Il est roux, il est tigré, et il n'a pas eu le temps de rentrer. Il se secoue, et il se frotte contre mes jambes. Il veut que je m'occupe de lui, et je le prends dans mes bras. Et je pousse la porte. D'habitude elle est fermée.
Pas aujourd'hui.
Elle grince, et derrière, elle est recouverte de mousse, et il y a des branches et des feuilles partout, tout autour. Elles poussent sur les murs. Il y a quelque chose de brillant qui bouge en face. Un collier ! Quelqu'un a perdu un collier tout coloré, de pierres bleus et vertes, et blanches. Je tends le bras pour l'attraper, et je fais un pas en avant.
Et mon pied glisse sur le tapis de feuilles et de branches, et les feuilles et les branches s'enfoncent quand je tombe dessus sur les fesses, et le collier m'échappe, il monte, de plus en plus haut, vers les racines et les pierres toutes rugueuses, et c'est comme un toboggan mouillé. Et les branches sont couvertes de petites clochettes qui m'éclaboussent de rosée, et elles me giflent, pas très fort.
Je n'ai pas peur, parce qu'il fait très clair, à cause du rayon de soleil qui passe juste à travers le trou qu'il y a dans le plafond, et je tombe dans la lumière, et toute l'eau tombe autour de moi en poussière très fine, qui fait un arc-en-ciel. Mais en fait, je ne sais pas…
… Ce qu'il y a en bas.
On raconte qu'avant il y avait des rois, et des reines. Il y en a encore maintenant, mais ce n'est pas pareil. Et quand je me relève, je suis sale ! Mais ils sont tous autour de moi, et ils me regardent. Je sais que ce sont des rois, et des reines, parce qu'ils ont des couronnes. Et il y a des chevaliers, et des anges aussi, et des bébés. Et même des gargouilles ! Et des tombeaux.
Mon petit chat ne s'est pas fait mal. Mais il a eu peur et il miaule très fort. Chut ! Chut ! Tu vas les réveiller !
Menthe, sauge et salsepareille.
Qui a dit ça ? J'ai tellement eu peur que j'ai laissé s'enfuir mon chat. Pourtant je n'ai pas si peur. Je regarde tout autour de moi. Je passe entre les statues, et les carcophages. Qui est là ? je demande. On ne dirait pas que j'ai peur quand on entend ma voix.
C'est moi.
C'est un garçon ! Et il est plus grand que moi. Il est costumé comme au Moyen-Âge, avec des vêtements dont je ne connais pas le nom, et il a les cheveux longs, et des fils d'or sur ses manches très longues. Est-ce que je suis en train de rêver ?
Pas exactement, tu as marché jusqu'ici juste avant de t'éveiller. A un moment, juste avant que tes yeux s'ouvrent, il n'y a plus de différence entre le rêve et la réalité, et, à l'instant où tu ouvres les yeux, tu auras tout oublié.
Comment il est, ton nom ?
Tancrède.
Ce n'est pas un nom ça, Tan… Tan quoi déjà ?
C'est pourtant le mien.
De toutes façons je vais l'oublier. Qu'est-ce que tu fais ici ?
C'est un peu triste. Je ne veux pas te faire de la peine.
Je n'ai pas peur d'être triste. J'aime bien les histoires tristes.
En fait, je n'ai pas été enterré ici. On m'a enlevé. Comme tous ceux qui sont ici.
On t'a enlevé ! Mais il faut appeler la police !
Tu ferais ça pour moi ?
Bien sûr. Je vais le dire tout de suite à ma Maman, et elle appellera la police, et on attrapera les méchants qui t'ont enlevé, et je les frapperai très fort avec mes poings – et on te ramènera chez ta maman à toi.
C'est gentil.
Il a sourit. Il a l'air gentil, mais il est un peu comme les adultes. Il parle comme s'il savait des choses que je ne sais pas. Je n'aime pas quand ils me cachent quelque chose. Je n'aime pas quand ils ont des secrets, parce qu'ils font comme si je savais pas, alors que, je ne sais pas comment, mais je sais. Je sais toujours !
Tu sais toujours leurs secrets ? Alors c'est peut-être comme ça que tu m'as retrouvé ?
Mes yeux sont mouillés. Je n'aime pas mentir alors je lui dis la vérité : En fait, je ne sais pas leur secret. Mais je sais qu'ils ont un secret, c'est tout. Mais c'est ça qui me fait mal. Parce que je n'aime pas qu'ils fassent comme si je ne savais pas alors que je sais. Est-ce que lorsqu'on devient grand, ils arrêtent de faire ça ?
J'ai bien peur que non. Tu sais, je n'ai pas été grand longtemps, mais je les entends souvent, tous, qui parlent en même temps. C'est toujours la même chose quand tout le monde dort. Et en fait, tout le monde dort tout le temps. C'est juste que pour vous, à des moments vous croyez que vous ne dormez pas, et c'est comme ça que vous arrivez à vous réveiller.
Et toi, tu ne dors pas, toi ?
Si. Enfin, pas comme toi. Enfin si, comme toi, en ce moment.
Toi, tu n'es pas très clair, toi !
Il rit et je ris aussi, et je regarde en haut, la lumière du soleil, et les grosses gouttes de pluie brillantes qui tombent autour de nous, et les clochettes qui scintillent tout autour en haut. Mais comment on va remonter ?
Je peux t'aider. Te faire la courte échelle, et placer tes pieds là où il faut. Il y a des branches partout, et des grosses racines. Et si tu tombes, je te rattraperai.
C'est d'accord. Je veux bien essayer.
Miaw !
Et mon chat, comment je vais faire pour le monter là-haut si je dois grimper aux branches ?
C'est un chat. Quand il te verra en haut, il grimpera tout seul te rejoindre.
En fait, il est grimpé sur les épaules de…
Tancrède.
C'est ça. Excuses… Puis sur les miennes, et il est resté sur moi pendant tout le temps de l'escalade. Je suis à la porte, qui était restée ouverte, et je me retourne : Tancrède, j'y suis !
Très bien. Maintenant retrouves vite ta maman, et dis-lui d'appeler la police. Surtout, qu'elle ne vienne pas elle-même jusqu'ici, parce que sinon…
Les méchants pourraient revenir et lui faire du mal ?
Oui. C'est pour ça qu'elle doit appeler d'abord la police.
Je vais pour y aller, mais je me retourne encore : Tancrède ? Pourquoi tu ne viens pas avec moi ?Il a un sourire triste.
Je ne peux pas. Tu vas te réveiller, il faut que tu rentres très vite maintenant…
C'est parce que c'est magique ?
Oui. C'est magique.
Et n'aies pas peur, je reviens tout de suite avec Maman et la police.
Je t'attendrais. Pars vite, maintenant.
Je vais à travers la serre, je n'ai pas peur des squelettes, et je repasse entre les feuilles, et je n'ai pas peur des mains griffues et il pleut encore un peu mais presque plus, et je rentre dans la maison, et je cherche Maman, qui est encore au téléphone alors je rentre dans ma chambre, et je m'assois sur mon lit, et je me couche un peu, parce que c'est la fatigue.
Lorsque je me réveille, j'ai peur, très peur, d'avoir tout oublié. Maman a préparé le goûter. Il y a un chocolat chaud, et des tartines de pain beurré, et de la confiture de framboise. C'est bon.
Il pleut à nouveau dans le jardin, et il y a de la buée aux vitres, et mon petit chat miaule. Maman le ramasse : « Mais tu es tout mouillé ! elle dit. Qu'est-ce que tu faisais dehors. Je croyais que les chats, ça n'aimait pas l'eau ! »
Ça me rappelle quelque chose. Je l'ai sur le bout de la langue. C'est tout près de ma tête, mais je n'y arrive pas.
Mais je sais où c'est : c'est dans le vieux livre qui est caché sous mon lit. Je me lève, je cours jusqu'à ma chambre, je regarde sous le lit. « Combien de fois je t'ai dit de ne pas courir comme ça dans la maison ? Est-ce que tu as fini ton goûter au moins ? » Le téléphone sonne, et elle va pour répondre.
Le vieux livre n'est pas là. Peut-être il est ailleurs. Alors je cherche, et je cherche encore, mais je ne le trouve pas. Je sais qu'il est tout près, mais ça ne suffit pas.
FIN
Achevé le mardi 4 septembre 2007
Tous droits réservés David Sicé.
Illustration réalisée avec le logiciel Apophysis 2.02