Crash People
Une nouvelle Fantastique par David Sicé.
Pour adultes et adolescents.
Ici la version .pdf
A Georges Langelaan et à son albatros.
« Mesdames et Messieurs, American Unlimited Airline vous prie de bien vouloir excuser ce retard dû à des conditions météorologiques momentanément défavorables. Notre appareil étant à présent en mesure de décoller, nous vous demandons de bien vouloir éteindre vos cigarettes et attacher votre ceinture. »
Janet Oldman boucla précipitamment l'accessoire indiqué, et inspira à fond pour relâcher l'air par petites bouffées. Son voisin, un chauve avec des sourcils étonnamment touffus et quelques bajoues, se pencha vers elle : « Excusez-moi, Madame : seriez-vous sur le point d'accoucher ? »
Mademoiselle Oldman baissa les yeux sur son ventre plat et même rentré. L'autre éclata d'un rire gras et tira sur son cigare. Derrière ses lunettes fines et rondes, Janet lui lança un regard indigné :
« Monsieur ! L'hôtesse a demandé d'éteindre les cigarettes ! »
L'autre pointa le déplaisant cylindre incandescent en direction du petit panneau lumineux au dessus de l'entrée de la cabine :
« Et même elle l'affiche, hi, hi ! », ajouta-t-il.
Un nuage de fumée nauséabonde dériva jusqu'aux délicates narines de la jeune femme. Sous les fauteuils, la vibration caractéristique de l'accélération la fit tressaillir. Elle crut un instant qu'elle allait tourner de l'oeil.
***
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, le répugnant personnage la considérait d'un air vaguement inquiet :
« Tout va bien, ma petite dame ?
– Non, tout ne va pas bien !, rétorqua-t-elle avec sècheresse.
Elle déboucla sa ceinture et se leva :
« Mademoiselle ! », appela-t-elle en voyant arriver l'hôtesse : mon voisin m'indispose ; je souhaiterai avoir un autre siège. »
Janet indiquait un fauteuil libre dix places plus loin sur une place pas loin d'un hublot. L'hôtesse cilla, puis avec un sourire professionnel, répondit : « Mais bien sûr. »
Janet sentit dans son dos le regard goguenard du grossier personnage tout le long du chemin pour arriver jusqu'à la place. Sa voisine était une petite vieille dame en train de tricoter.
« C'est votre premier voyage ?, interrogea la vieille dame.
– Non, bien sûr, protesta Janet : je fais le voyage de la Côte Ouest à la Côte Est au moins une fois par semaine, et je me rend au Canada une fois par mois.
– Mmm... Ça doit être très fatiguant, remarqua la vieille dame.
– Un peu, admit Janet.
– Et stressant... ajouta la vieille dame.
– En effet, reconnut Janet, d'une voix glacée.
– Enfin, vous connaissez les statistiques... poursuivit la vieille dame.
– Je crois, fit Janet en commençant à regarder autour d'elle s'il n'y avait pas un autre fauteuil libre.
– Vraiment peu d'accidents. Mais quand ils arrivent... »
La vieille dame agita son épingle à tricoter.
« Je sais !, insista Janet.
– ...Aucun survivant. »
La vieille dame commença à ranger son tricot :
« De toute façon, je ne le finirai jamais... » expliqua-t-elle.
Janet aperçut enfin un fauteuil libre sans aucun voisin. Elle sursauta quand la vieille dame lui tapota la main :
« Mais vous savez, on s'habitue à tout, jeune fille... »
Janet se leva :
« Ex... Excusez-moi. Il faut... il faut que j'aille me laver les mains.
– Je vous en prie », répondit la vieille dame.
***
Janet s'engagea dans le couloir au bord de l'évanouissement. C'était un vol de nuit, par la force des choses. La cabine des passagers était très calme. Les toilettes étaient occupées.
« Est-ce que tout va bien ? demanda l'hôtesse, occupée à ranger des plateaux repas aux trois quarts consommés dans un chariot métallique.
– Oui, oui, prétendit Janet en rajustant nerveusement ses lunettes. C'est juste que... »
Elle se tourna vers l'entrée de la cabine. De son fauteuil, la petite vieille dame lui fit un signe amical de la main.
« ... Je joue de malchance !, admit Janet : ma voisine... ne cesse de parler d'accidents d'avion, et ça me rend nerveuse. Ne me serait-il pas possible de changer de place à nouveau ? »
L'hôtesse se releva et jeta un coup d'oeil à l'intérieur de la cabine. Elle fronça des sourcils :
« Bien sûr, finit-elle par répondre.
– Merci, vraiment merci ! Laissa échapper Janet soulagée.
– Vous êtes sûre que vous ne souhaitez pas un calmant ? demanda l'hôtesse. Ils sont très légers, vous savez...
– Non, ça ira, merci ! », l'assura Janet avec un grand sourire, et elle se hâta de rejoindre le fauteuil de ses rêves.
***
Personne devant le hublot. Personne de l'autre coté de la rangée. Les passagers de devant dormaient. Celui de derrière ronflait.
« On ne peut pas tout avoir… », soupira Janet.
La jeune femme étendit ses jambes, et, tout en ôtant ses lunettes, ferma les yeux.
« Vous permettez que je m'asseye à coté de vous ? », fit une voix grave à deux doigts d'elle.
Janet rouvrit les yeux – et dans sa précipitation, laissa échapper ses lunettes. « Ne bougez pas ! » dit l'homme en les rattrapant.
Il les reposa délicatement sur le nez de son interlocutrice.
« M... merci ! », bredouilla-t-elle.
Maintenant qu'elle y voyait quelque chose, le spectacle n'avait rien de pas désagréable. C'était un jeune pilote de ligne, en uniforme.
Janet se sentit stupidement rougir.
« Eric MacManahan, » fit-il avec un grand sourire.
Janet serra la poigne tiède et ferme. Elle dodelina de la tête.
« En fait, ça ne fait pas très longtemps que je prends ces avions, commença-t-il. Au début, je ne quittais jamais la cabine de pilotage. J'étais persuadé que je pouvais encore être utile à quelque chose, mais tout ce que je faisais c'était m'agiter en pure perte. Plus déprimant que ça, vous ne pouvez pas imaginer... Et puis monsieur Brocconi... »
Il fit un signe de tête en direction de l'homme au cigare, qui le lui rendit en soulevant un chapeau imaginaire.
« ...monsieur Brocconi m'a dit qu'en venant ici, même si je n'appréciais pas le spectacle, j'aurais au moins le plaisir de la conversation. Qu'en pensez-vous ? »
Janet papillota des yeux :
« Vous voulez dire que vous ne vous sentez pas utile en cabine de pilotage ?, elle répéta, égarée.
– En effet... répondit MacManahan l'air à son tour perdu.
– Bien sûr, reprit Janet : l'automatisation croissante des vols. Vous n'êtes que copilote... »
Il doit me prendre pour une débile mentale...
« …je veux dire, ça doit être bien ennuyeux, passer sa vie en pilotage automatique », acheva-t-elle, penaude.
Je suis nulle, mais nulle…
« C'est à dire que... »
Il eut un sourire désarmant.
« ...je ne pilote plus, avoua-t-il. Enfin, plus depuis l'accident. »
Janet sentit un froid mortel l'envahir.
« Vous voulez dire… (Elle hésitait) …que vous avez causé un accident d'avion, et que, depuis, on ne vous laisse plus piloter...pour de vrai ? «
MacManahan regarda tout autour de lui, comme s'il recherchait de l'aide.
« Oh, je suis désolé si je ravive en vous une blessure cruelle... » bredouilla Janet, se sentant à chaque mot toujours plus maladroite.
Elle se détourna, fouillant dans son sac à main pour chercher un mouchoir : « Je ne suis qu'une idiote ! »
Elle fondit en larmes.
« Mais non ! s'exclama le jeune homme Mademoiselle ! Je... »
Elle ne trouvait pas de mouchoir.
« Prenez », proposa MacManahan.
Janet se moucha bruyamment.
« Merci... » souffla-t-elle.
Elle faillit lui rendre le carré de tissu blanc. Enfin, qui était blanc avant que... « Ca ira ? demanda MacManahan.
– Je crois, répondit Janet en reniflant. C'est juste que j'ai une peur affreuse de l'avion, et que tout le monde à bord depuis le décollage ne semble vouloir parler que d'accident !
– Mais enfin, fit le jeune homme comme s'il tombait des nues : vous... vous n'êtes pas au courant ? »
Janet le fixa de ses yeux embués. A dix rangées de là monsieur Brocconi répondit d'une voix tonitruante : « Elle ne sait pas ! »
Personne ne semblait l'entendre, pas même de l'hôtesse qui descendait pourtant l'allée. La petite vieille dame et son cabas rempli de tricot vint jusqu'à leurs fauteuils : « La pauvre petite, dit-elle : elle n'est pas au courant. C'est son premier vol. »
L'air horrifié, MacManahan, regarda la vieille dame, puis Janet :
« Oh, je suis désolé ! murmura-t-il, l'air profondément navré. Vraiment désolé.
– Mais enfin, protesta Janet : je vous ai déjà dis que je prenais l'avion toutes les semaines !
– Les statistiques, répondit la vieille dame en agitant le doigt.
– Je vais rester à coté de vous, assura MacManahan. N'ayez aucune inquiétude – quoi qu'il arrive, je serai là !
– Tut-tut-tut, l'interrompit la vieille dame : je ne crois pas que ce soit la meilleure solution. Et Monsieur Brocconi pense comme moi d'ailleurs... »
Elle pointa du doigt en direction du fauteuil concerné :
« ...le plus sage serait de laisser dormir cette jeune demoiselle, acheva-t-elle : ainsi elle ne sentira rien du choc, et au réveil, vous serez là pour lui tenir la main et tout lui expliquer.
– Vous en êtes sûre ? demanda MacManahan, ses grands yeux bleus remplis d'inquiétude.
– J'en suis certaine ! »
Le pilote se leva.
« Je... Mademoiselle. Je reviendrai. Je vous le promets. »
Janet approuva sans mot dire.
Ils sont tous fous. Et moi aussi je suis folle.
Elle ferma les yeux.
***
Elle les rouvrit. La cabine des passagers était toujours aussi calme. Janet chercha des yeux MacManahan, sans le trouver. Elle se leva, la tête lourde. L'hôtesse s'approchait.
« Est-ce que tout va bien, Mademoiselle ?
– J'ai la tête qui tourne... avoua Janet.
– Ce n'est rien, l'assura l'hôtesse : c'est seulement l'effet du calmant que vous avez pris avant le décollage. La prochaine fois, ne prenez qu'un demi comprimé. »
Janet s'avança en titubant dans la travée. Le fauteuil de Monsieur Brocconi était vide. La vieille dame au tricot n'était assise nulle part. Janet se retourna :
« Je voudrais parler au Commandant MacManahan. Tout de suite ! »
L'hôtesse sembla soudain prise au dépourvue.
« Je sais qu'il doit être très occupé, insista Janet – ou peut-être en train de se reposer mais... je voudrais lui parler maintenant. C'est très important. »
L'hôtesse sourit, un peu gênée :
« Je suis désolée, Mademoiselle, mais le Commandant MacManahan est actuellement aux commandes. On ne peut pas le déranger. Peut-être plus tard. »
Elle raccompagna la jeune femme à son fauteuil.
« Il me retrouvera avant Boston ? demanda encore Janet.
– Certainement. Essayez de vous rendormir à présent. »
L'hôtesse rabattit la tablette, rangea les lunettes dans la pochette de la veste, et ramena la couverture sur la passagère. La jeune femme dormait déjà à poings fermés.
FIN
Achevé le mardi 10 octobre 1995.
Tous droits réservés David Sicé.
Illustration réalisée avec le logiciel Cinema 4D 8.5