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Chambres avec vues

Une nouvelle d'Anticipation par David Sicé.

Pour adultes et adolescents.

 

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« Zêla, nos invités arrivent, » annonça le majordome robot du bas des escaliers.

La somptueuse créature à laquelle il s'adressait descendait les marches de marbre blanc. Une silhouette de rêve, drapée dans une simple tunique de soie translucide. Chaque centimètre de son corps — de ses pieds nus jusqu'au sommet de son visage à l'ovale parfait — était recouvert de fragiles ailes de papillon couleur safran et semé de poudre d'or.

« Si je puis me permettre, complimenta la mécanique bleu cobalt, vous être très en beauté, ma chère.

— Merci Victor, » répondit Zêla distraitement prenant pour guider ses derniers pas la main métallique articulée que le robot lui tendait. Elle arriva au centre de la pièce : « Vous pouvez les faire entrer à présent, » déclara-t-elle.

Le sol, lisse et brillant, réfléchissait ses jambes dorées interminables, et le dessous de sa tunique. Aussi discrètement que faire se peut, le majordome démantibula l'un de ses yeux caméra — tout en se dirigeant vers la grande double porte de métal rayé. Le robot rétracta précipitamment son objectif télescopique avec un très léger crissement : une fois de plus, la maîtresse des lieux n'avait pas jugé bon de porter de dessous.

Victor ouvrit le vantail de gauche. Dans une brume diaphane, cinq silhouettes humaines attendaient, aux imperméables jaunes recouverts de fines gouttelettes scintillantes.

« Atchi! fit l'un d'eux.

— Bienvenue à l'Hôtel des Vues Extraordinaires, répondit Victor en inclinant à 80 degrés son buste lustré.

Le robot se redressa aussitôt dans un léger roulement bien huilé : « Si vous voulez vous donner la peine d'entrer... ».

Les quatre hommes et la femme affluèrent.

« Hi, Vic ! fit le plus grand et le plus gros, en étreignant familièrement la mécanique.

— Permettez-moi de vous débarrasser de ces vêtements mouillés, dit le robot en secouant ses rouages, histoire de les remettre en place.

— Dobri Outra , glissa timidement le petit homme brun en roulant des "r".

— Bonjour. Sale temps dehors, n'est-ce pas ? hasarda son voisin, grand et chauve, et portant des lunettes épaisses.

— Absolument indispensable à la décontamination, Monsieur, rappela le majordome.

Good... morning , or what ever this is ... » lâcha la femme aux cheveux courts et noirs, glaciale.

Elle avait tendu la main, mais la retira vivement à la vue du membre rotatif qui s'avançait pour la saisir, tout en tiges articulées, pistons couplés, fins tuyaux et modules imbriqués Le robot s'abstint de tout commentaire, et débarrassa la visiteuse de son ciré jaune, sous lequel elle portait un ensemble chic, pantalon chemisier veste à la garçonne.

Le dernier client, un jeune homme dégingandé aux cheveux longs mal peignés lui jeta simplement son imperméable dans les bras et passa devant les autres avec un large sourire à la vue du décor qui s'offrait à lui : « Wahou, super ! ». Puis il tomba en arrêt devant la maîtresse des lieux : « Vraiment super... »

Victor roula précipitamment pour s'interposer : « Madame Zêla, la Gardienne des Fenêtres.

— Enchanté, » fit le jeune chevelu, s'inclinant gracieusement pour baiser la main de la superbe créature — et lorgner du même coup en direction de la gorge magnifique.

Avec une moue infime, la Gardienne se sépara de l'importun pour passer en revue les quatre autres invités. De sa voix ferme, quoique doté d'une légère vibration sous-jacente, elle déclara :

« Certains d'entre vous sont des habitués, d'autres pas. Aussi vais-je rappeler les usages de la maison : Aucun nom ne doit être prononcé en ces lieux — et rien ne doit filtrer à l'extérieur à propos de son existence. Victor et nous-mêmes allons vous conduire à vos appartements, comme il est stipulé dans l'holoprospectus qui vous a été délivré sur votre planète d'origine. Après un séjour de six heures de vos mondes au maximum, vous devrez quitter votre suite. Nous insistons sur le fait qu'il est interdit de s'aventurer au dehors, de discuter, de toucher ou de nourrir les formes de vie que vous pourrez apercevoir... (la Gardienne soupira) Pour n'avoir su respecter ces règles, certains de nos clients sont déjà devenu fous, ou bien ont succombé à des maladies cérébrales ou d'autres syndromes malins. »

Une onde de gêne parcourut à ces mots le groupe des humains. Madame Zêla cligna des yeux et insista : « Inutile de préciser que l'Hôtel décline toute responsabilité en cas de non respect de ces consignes. » Elle adoucit ses traits parfaits en esquissant un sourire — pour conclure : « Victor et nous-mêmes restons à votre disposition pour toutes les questions que vous souhaiteriez poser pendant la durée de votre séjour. »

Le grand chauve à lunette se racla la gorge.

« Oui ?

— Excusez mes doutes, Madame, mais... qu'est-ce qui nous garantit que tout ce que nous verrons là-bas sera réel ? »

Madame Zêla répondit avec détachement : « La réalité ne fait aucunement partie de nos engagements. Tout ce que nous garantissons est votre inspiration. »

La femme aux cheveux noirs maugréa : « Et vous ne garantissez pas non plus le succès, n'est-ce pas ?

— Nous ne pouvons remplacer le talent, répliqua Zéla, un rien venimeuse. Et maintenant, si vous voulez bien nous suivre... »

La créature dorée se retourna vers le grand escalier de marbre blanc, qu'elle gravit marche après marche avec grâce.

« Hé ! souffla le jeune chevelu en donnant un coup de coude à son voisin : Vous avez vu ? Ses pieds ne touchent pas le sol !

— Silence ! » siffla la femme aux cheveux noirs dans son dos.

L'escalier s'enroula en plusieurs spirales au dessus du sol couleur nuit pour déboucher sur un vaste corridor extrêmement long, au sol et au plafond garni de tapis irisés, qu'on aurait cru tendu à l'infini. De part et d'autre, des portes à doubles battants jalonnaient le vestibule. Au fur et à mesure que le petit groupe progressait, la maîtresse des lieux faisait entrer un visiteur.

 

***

 

Les immenses vitres de la première chambre béaient sur un ciel de saphir liquide, que parcouraient des rouleaux émeraude, aux crêtes de nacre éblouissant... L'océan bouillonnant surplombait un éther sillonné de nuées ambrées, qui voltigeaient en arabesques festonnées. « Super ! » répéta encore une fois le plus jeune des invités en s'avançant.

Un vent surnaturel l'enveloppa, chargé de senteurs enivrantes et piquantes — iode, pin, gemmes de glace, mélangé de vagues nuances palpitantes et exotiques : papaye, goyave, mangue, noix de coco... Les longs cheveux du garçon s'envolèrent tandis que le robot Majordome refermait les portes de sa chambre.

 

***

 

Les hautes fenêtres de la seconde chambre dominaient un univers minéral gris et caramel sombre, hérissé pics acérés, fracturé de vallées encaissées et creusé de gorges profondes. Alors que de rares volatiles noirs tournoyaient dans le couchant embrasé, un chant lointain, mais puissant, montait des abîmes obscurs. C'était un choeur rauque de voix mâles, auquel se mêlait un contre-chant rythmé de voix de femmes, ainsi qu'un battement assourdi et syncopé de percussions confuses. Dans cette chambre, le vent soufflait de l'intérieur vers les balcons... La femme aux cheveux noirs s'avança en ouvrant de grands yeux et, en déglutissant avec difficulté, elle se retourna vers leur hôtesse : « Verrais-je... ? »

— Vous verrez tout ce que vous voudrez... » répondit Zêla.

Et les portes se refermèrent.

 

***

 

L'immense véranda à la structure arachnéenne rose tendre s'ouvrait de tous les cotés sur un immense taillis de racines vert sombre, de fleurs jaune putride, de lianes rouge brique et de feuillages violacés. Le bosquet était percé de larges tunnels plongés dans une pénombre humide. Au fonds de ces tunnels éclataient silencieusement et irrégulièrement des boules de feu blanchâtre. Mais avec un tout petit peu plus d'attention, on pouvait distinguer une longue procession d'insectes caparaçonnés, rampant sous l'entrelacs végétal. L'ensemble dégageait une forte odeur de cannelle rance, sur un arrière plan musqué.

Le grand chauve à lunettes, (que la moiteur faisait déjà transpirer), se retouma, visiblement mécontent : « Il n'y aura que ça ?

— Cela change à volonté. »

 

***

 

Le petit homme brun eut lui aussi une dernière question à ses hôtes, avant que sa propre porte ne se referme : « Veuillez m'excuser si c'est trop indiscret de ma part mais... les autres ont-ils payés pour ce séjour le même prix que moi ? »

Madame Zêla sourit, énigmatique : « Cher monsieur, vous ne pouvez ignorer que la clause de confidentialité sur laquelle vous et nous-mêmes nous nous sommes entendus couvre ce genre de détail. »

Le petit homme brun soupira et revint à la contemplation de la figure triste, géante, enchâssée dans un labyrinthe de ferraille charbonneuse, rouge sang coagulé ou vert amande. On aurait dit que certains tuyaux pulsaient…

 

***

 

 

« Ça y est : ils sont tous repartis, annonça avec soulagement le robot majordome.

— Un séjour sans encombre, cette fois, » complimenta Zêla.

La créature dorée rajusta sa tunique diaprée et raccorda une aile safran piquetée de noir qui s'était un rien décollée au coin de sa paupière.

« Une bonne chose que cela, approuva son interlocuteur mécanique en se positionnant en haut de l'escalier de marbre.

— Il n'y aura pas de nouveaux visiteurs terriens avant six mois de leur temps, répondit la maîtresse des lieux avec un léger frémissement : Nous pouvons donc nous détendre, Victor.

— J'en suis enchanté, Zêla. »

Alors le majordome robot bascula à 180 degré son torse poli bleu cobalt — et se déversa du haut des marches en cascade bondissante de composantes, servomoteurs, câbles, roulements à billes, entre autres plusieurs centaines de différentes pièces minuscules, qui, une fois arrivées en bas, se lovèrent en une longue et unique chenille remontant le long des colonnades du hall vers la voûte étoilée.

Madame Zêla, quant à elle, battit ses paupières dorées et s'envola en un millier de papillons safran tachetés de noir, entraînant avec eux la tunique vide évanescente...».


Merci à Alain Le Bussy.

FIN

Achevé le 17 septembre 1994 ; révisé le 14 août 2006.

Paru pour la première fois dans Xuensé 43 de Décembre 1994.

Tous droits réservés David Sicé.

 

Illustration réalisée avec les logiciels Poser 5 et Cinema 4D 8.5