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A travers la galaxie

Une nouvelle de Space Opera par David Sicé.

Pour adultes et adolescents.

 

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Je me suis encore endormi à mon poste.

Ce n'est pas si confortable, encore que le fauteuil est parfait. Mais c'est plus fort que moi : il faut toujours que je pique du nez, et que je m'affale sur les commandes, écrasant toutes les touches hologrammes d'un coup.

Mais j'ai de la chance. Dans mon boulot, on considère que c'est normal qu'un pilote s'endorme au volant. Je m'appelle Choéden, et je pilote un moyen cargo intersidéral sur la ligne Zeta Cygni – Eta Persei.

 

***

 

Quand je m'endors, vous vous en doutez bien, j'ai la tête pleine d'étoiles. Ça aussi, c'est plutôt ordinaire pour un pilote de ligne intersidérales. Il suffit de s'asseoir à notre poste, et elles sont devant nous.

Oh, bien sûr, quand le vaisseau ne se déplace pas, c'est comme sur n'importe quelle Terre, par une nuit sans lune, et sans aucun réverbère : des milliers de diamants vacillant, éparpillés sur le velours profond de l'Espace – à l'occasion nimbés de la poussière fantomatique de notre Voie Lactée.

Mais quand les moteurs se mettent à ronronner, et que les molécules de gaz frémissent tout le long de la tôle fatiguée du rafiot, tout change. Et c'est comme si le vent du large se mettait soudain à souffler dans nos têtes, rien qu'à se régaler les yeux de ce feu d'artifice.

 

***

 

Comment vous le décrire ?

C'est comme si le soleil pâle se levait sur la mer, après la nuit la plus sombre de votre existence, sauf que c'est tous les soleils, et toutes les existences en même temps.

C'est comme si, après avoir passé toute votre vie dans une cité de béton mono oxydé jetée sur une rivière de boue, vous vous retrouviez en plein dans la forêt primordiale, où les oiseaux chantent, et la plus jolie des Elfes (ou le plus joli des Elfes) vous sourit.

C'est comme une symphonie – peut-être même plusieurs – qu'on jouerait soudain à quelqu'un qui s'était cru sourd depuis trop longtemps, et qui réalise alors qu'il s'était trompé. Comme un chœur d'une centaine de voix, qui commencerait à chanter, formant une harmonie à la fois simplement belle, et formidablement grandiose.

C'est comme un océan. Comme le sommeil qui vous prend tout entier, lorsque enfin on s'endort, quand on est bien fatigué.

 

***

 

On raconte que le premier équipage qui tenta un voyage intersidéral avait en fait la pétoche de leur vie. Tous les calculs, tous les tests, tous les robots et même tous les singes qu'on avait envoyé là-bas, et qui en étaient revenus sains et saufs, et ravis, ne les avaient pas convaincus. Ils étaient véritablement persuadés qu'ils allaient y rester, et qu'ils ne reverraient jamais leurs êtres aimés.

Hé bien, vous savez quoi ? La première fois qu'ils ont vu l'Aube Galactique, ils ont ressenti exactement la même chose que tous les astro, cosmo, spatio et autres nautes qui avaient contemplé le merveilleux globe bleu de la Terre Soleil. Le sentiment ineffable d'être les compagnons d'une toute petite planète, de faire partie d'une humanité écosphère unique, au-delà de tous les conflits, de toutes les ambitions, de toutes les mesquineries, de toutes les prétentions. Sauf que cette fois, pour nos vaillants explorateurs, c'était pour l'univers entier qu'ils ressentaient tout ça.

Puis ils se sont tous endormis comme des bébés, jusqu'à leur arrivée autour de Terre Proxima Centauris. Et là-bas, les habitants du coin ont essayé de leur parler Bonobo – ce qui n'avait pas été exactement au programme de leur préparation.

 

***

 

Bref, c'est depuis cette époque-là (ou peu s'en faut) que plus personne ne s'inquiète de voir un pilote de ligne roupiller sur un tableau de bord.

D'abord parce que tous les insomniaques plantent leurs vaisseaux. Ça, les militaires et les technocrates ont mis du temps à le comprendre. Car en fait, tous les êtres humains (et même une bonne partie des animaux) sont équipés pour guider un vaisseau à travers les étoiles.

C'est à cause de la manière dont nos cerveaux fonctionnent : des petites tempêtes perpétuelles de potentiels électriques, à travers une toile inextricable – et inextriquée – de neurones assoiffés d'apprendre. Et ces braves petites bêtes ne peuvent pas s'empêcher de tout capter, à la seconde où nos yeux se posent sur l'Aube.

Et là, plus besoin de réfléchir. Plus besoin de baratin. Les mains bougent toutes seules pour corriger le tir, au fur et à mesure que les erreurs dues à la distorsion des ondes se présentent sur la trajectoire.

Et tout ça, tout en roupillant.

 

***

 

Mais le plus beau dans toute cette histoire, c'est que le patron ne peut même pas en profiter pour vous sucrer tous vos repos, et vous faire piloter en continu jusqu'à ce que vous en creviez. Parce qu'en fait, si un pilote s'endort pendant trop longtemps à son poste, il perd la notion du Temps. Et là, au lieu de s'inquiéter à propos d'où on va bien pouvoir débarquer, on s'inquiète à propos de quand on va bien pouvoir arriver. Parce que pour l'équipage, le voyage, il ne dure pas plus longtemps que d'habitude. Mais pour les autres, ça prend vite une bonne dizaine d'années. Alors si déjà le client n'appréciait pas les horaires d'arrivée fluctuants, vous imaginez s'il va payer encore la marchandise avec quinze grands tours dans les dents.

Ça aussi, les militaires et les technocrates ont eu du mal à le comprendre. Et on retrouvera encore beaucoup de fiers croiseurs armés jusqu'aux dents, et autres omni pompeurs de matières premières, tout au long des prochains siècles – voire des prochains millénaires.

 

***

 

Donc, je dors ma journée au volant, et en plus, j'ai toujours droit à mes vacances. Et vous savez ce que je fais pendant mes vacances ?

La fête toute la nuit avec mes copines de toutes les galaxies !

 

 

FIN

Achevé le vendredi 7 septembre 2007.

 

Tous droits réservés David Sicé.

 

Illustration réalisée avec les logiciels
Cinema 4D 8.5 et
Apophysis 2.02