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LE MAT VOIR L'IMPOSSIBLE VENDREDI 21 OCTOBRE 2005 Tous droits réservés : texte David Sicé, illustrations : leurs auteurs. |
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LE LABYRINTHE David
Sicé A Kurt.
1. Machinalement je traçais un trait, puis un autre. Le stylo-bille dessinait tout seul une sorte de spirale, à laquelle j'ajoutais tantôt des barres, tantôt de nouveaux contours. Je reçus un coup de coude de mon voisin. Le chef de service regardait de mon côté. Je posais le stylo, et repoussais la feuille, pratiquement entièrement recouverte de motifs géométriques. Deux heures plus tôt, j'avais manqué d'être écrasé par un chauffard. Pour la même raison que les gens grillent systématiquement les feux rouges : ils n'ont pas de temps à perdre pour un piéton qui va traverser, il faut prendre de vitesse celui qui vient d'avoir le feu vert et qui va démarrer, sans quoi il leur faudra attendre. Attendre que le piéton passe, que l'autre poursuive sa route. Une injustice vraiment intolérable, quoi ! Une heure plus tard, je quittais mon poste pour aller pisser. J'ouvrais la porte de notre bureau. Il y avait un couloir en face. Un couloir comme les autres. A part que je ne l'avais jamais vu en face de notre bureau. Je refermais la porte, précipitamment – brutalement. Kurt releva la tête de son écran. « Hé ? » Je l'appelle Kurt, mais c'est seulement parce qu'il s'est fait faire des mèches blondes et qu'avec son tee-shirt rayé, son sourire de gamin et son regard d'explosé perpétuel, il est le portrait vivant d'une légende du rock. Qui serait devenu un accro des écrans. J'ouvrais à nouveau la porte. Pas de couloir. Le mur habituel, avec les conneries placardées par le comité d'entreprise. Cette hallu m'avait passé l'envie de pisser... En fait, non : alors, prudemment, je pris mon courage à deux mains, et allait jusqu'au bout du couloir – le vrai – là où se trouvait les W.C. Ma vessie soulagée, je revenais à mon poste. « Tu sais, je dis soudain, il m'est arrivé un truc bizarre tout à l'heure... »
2. Au fond de moi, je savais bien qu'il ne fallait pas lancer Kurt sur ce genre de délire : il adorait ça, et pouvait en parler pendant des heures. Ce qui d'ordinaire avait le don de me saoûler prodigieusement - mais j'évitais de le lui dire, parce que je l'aimais bien, le Kurt. Et puis il avait une explication à tout. Ça aussi d'habitude, ça m'énervait. « Tu as dû expérimenter un rêve hypnagogique éveillé : une sorte de rupture cognitive de la réalité du temps et de l'espace... » Et comme d'habitude, je ne comprenais rien à ce qu'il racontait. Aucun problème : le Kurt était là pour m'expliquer : « Tu sais que notre cerveau fabrique la réalité que nous observons autour de nous ? - Oui, on a déjà discuté de ça, je répondais, un peu agaçé à l'idée d'entrer à nouveau dans un phénomène de boucle spatio-temporelle bien connu dans les conversations de machine à café... ou de soirées imbibées et / ou enfumées. Je ne pouvais pas m'empêcher de lui parler alors de cet autre truc bizzaroïde qui m'était arrivé l'autre matin : pour me réveiller plus vite, j'avais pris l'habitude d'allumer la télé aussitôt après être tombé du lit (les voisins devaient être ravis...). Sauf que là, j'étais allé me rallonger, juste un peu, juste cinq minutes quoi – histoire de récupérer de la folle nuit avec Marie-Jeanne (la copine, pas la plante). J'entendais vaguement l'interview à la con du politicien de service par la chroniqueuse accomodante et pas curieuse. Puis je fermais les yeux, juste un peu, juste dix secondes, parce que ça faisait tellement de bien. J'entendais encore l'interview, mais qu'est-ce qu'ils étaient en train de raconter? « Donc vous pensez que c'est la fin du monde, en somme ? - Disons plutôt le commencement d'un nouveau... » Je bondis hors du lit pour trébucher jusqu'au salon : « ...car il me paraît tout à fait normal de demander au chômeur de contribuer à l'effort de relance de l'emploi en garantissant la progression des plus hauts salaires, sans lesquels nous ne retiendrons pas les cadres sur notre territoire, achevait le politicien tandis que la présentatrice hochait plusieurs fois la tête. - Mais ne craignez vous pas qu'on vous accuse de reprendre d'une main ce que vous donnez d'une autre ? - Les français sont tout à fait conscients que la priorité est la baisse du chômage, et le chômage ne baissera pas si nos entreprises ne sont pas plus performantes... » Conneries ! L'anecdote emballa littéralement le Kurt : « Vois-tu, le temps n'existe pas. La réalité n'existe pas ! La seule chose qui existe, ce sont nos multiples niveaux de consciences, toutes ces voix que nous avons dans notre têtes ! Chacune est une personne à part entière, qui voit et qui entend des choses différentes ou semblables à partir du même magma indifférencié de particules qui constitue notre univers ! » Il n'y avait pas a dire, si nous étions plusieurs dans nos têtes, ceux qui se bousculaient dans le crâne du Kurt devaient être particulièrement comprimés. Les yeux de mon collègue étaient grands ouverts, et brillaient comme ceux d'un fou : « Nous ne sommes tous qu'une vaste amibe remplie de nerfs dont les terminaisons nerveuses s'étendent et palpent l'océan électronique et atomique, ici, hier, ailleurs, demain, maintenant et nulle part ! » Ouaip. Et c'est à ce moment précis de notre conversation que mon ordinateur dijoncta : l'image sauta, et fut remplacé par une mosaïque de blocs de lettres et de morceaux de fenêtres éclatées. L'oeil s'y perdait. J'appuyais frénétiquement sur les trois touches magiques, sans aucun succès. Je finis par éteindre à la sauvage la bête stupide. « Okay, je dis, tandis que le Kurt me regardait fixement. Je vais prendre un café. - Hé !, appela le Kurt de son bureau. - Quoi ? - Si tu revois ce couloir, essaie de le prendre. Si ça se trouve, il mène au paradis. » Ouais. C'est ça. Et si je n'avais pas envie d'aller au paradis ? Je veux dire, pas dans l'immédiat ? De toute manière, il n'y avait pas de couloir fantôme sur mon chemin. Près de la machine à café, deux gars discutaient à propos d'un nouveau jeu qui passait à la télé. « Tu vois, le candidat choisit s'il prend le couloir de gauche ou celui de droite... - Attends, tu le vois ou non ? - Non, tu ne le vois pas. Je veux dire, le candidat ne le voit pas, mais le public le voit. Enfin pas tout le temps. Je veux dire : le public sur le plateau le voit mais pas les spectateurs, mais comme une partie du public risque de perdre si le candidat gagne et qu'il ne sait pas laquelle, il ne peut pas se fier à ce qu'on lui crie. Enfin ça dépend parce que parfois il tombe sur un joker, et tout le monde peut gagner quelque chose... » Okay. Finalement la métaphysique, c'est pas si compliqué.
3. Toujours pas de couloir fantôme sur le chemin du retour. Tant pis, j'irai pas au paradis aujourd'hui. Je m'étais aperçu après des années de drague effrénée – et surtout d'une pratique intensive du surf... informatique – que ce que j'aimais chez les filles, c'était les imperfections. Les petites bien sûr : j'avais quand même besoin qu'elles aient encore un nez ou qu'elles ne risquent pas de m'écraser sous leur lard. Ces poupées gonflables photoshopées maquillées comme des putes, ça ne valait pas plus qu'une séance de confesse en direct d'un reality show... Juste des pixels qui s'agitent pour faire de l'espace libre dans ton cerveau. J'éteignais mon ordinateur perso. Se détendre... Arrêter de réfléchir pour dormir. Mon corps fait un violent soubresaut. Un simplement craquement devient coup de tonnerre dans le studio obscur. Merde je me suis presque fait mal à bouger brusquement comme ça ! Minute. j'ai bougé avant d'avoir entendu ce bruit... Non, ce n'est pas possible. C'est parce que je suis dans les vapes. Je dois déjà être en train de... Les murs sont très hauts et ensoleillés. La lumière qui tombe du ciel donne à nos peaux une couleur dorée. C'est comme qui dirait le souk : nous sommes une multitude à piétiner à l'entrée d'un gigantesque labyrinthe, et notre mission est d'en ressortir vivants. C'est Harry Potter et le Seigneur des Anneaux à la fois. Je cherche parmi les visages. Je ne reconnais personne. Je me dis : « Whaouh, ils ont banqué pour le budget cette fois... » Puis j'entends les cris monter derrière moi. Okay, faut que je me casse d'ici et vite. Il y a une porte basse dans le mur voisin, un peu cachée par un tas de trucs renversés : des paniers, une charrette. Je me faufile et on me suit. Puis c'est la bousculade, et quelqu'un me passe devant. Tout le monde est en train de paniquer. Pourtant, moi, je n'ai pas peur. Ce n'est pas un vrai cauchemar. Des vrais cauchemars j'en ai déjà eu. A vous faire chialer au réveil. Là, c'est juste un genre d'aventure. Du cinéma en relief, fait maison, gratos et garanti sans O.G.M... Le seul truc qui me dérange, alors que je me hâte comme les autres à travers le corridor de pierre taillée, c'est de sentir le souffle de l'air contre ma peau. Et mes poils qui se hérissent, légèrement. Et la brûlure du frottement contre la pierre, quand quelqu'un, dans sa précipitation, me projette contre le mur. C'est bien trop réel. Le passage fait un coude. Et là, nous passons devant une porte, exactement semblable à celle de mon bureau. Les autres continuent, moi je m'arrête. Et si... Allez, un tout petit effort de volonté. Ma main rêvée attrape la poignée, et l'abaisse. Le couloir fantôme est là devant moi. Pas de quoi s'inquiéter : je suis en train de rêver. Et tout ce que j'abandonne, c'est juste un chahut confus, une espèce de train fantôme. Mais je ne me sens pas vraiment calme. Peut-être est-ce un autre piège ? Il y a tout autour de moi comme une espèce de vibration, ou peut-être une sorte de pulsation grise. Je me suis réveillé. Allumer la radio. Allumer la télévision. Mettre de la musique et en même temps prendre la douche. N'importe quoi pour gommer cette sensation de malaise. De trou dans ma tête.
4. « Hé Kurt, j'ai fait un rêve vraiment bizarre cette nuit. » Et le voilà reparti pour des explications sans fin : le labyrinthe symbolise les choix qu'on a à faire dans la vie, la lutte. Mon inconscient me parle, etc., etc. Mais au fait, le couloir fantôme, celui que le Kurt me conseillait de prendre, je l'ai pris. Et rien n'est arrivé. « Minute. Stop. Temps mort ! » J'ai interrompu le Kurt : j'ai eu une illumination. « Si mon inconscient a quelque chose à me dire, il n'a qu'à venir me le dire lui-même. Après tout, on est voisin, non ? » Le Kurt me regarde, de ses grands yeux explosés. Il me répond : « Est-ce que tu pries ? » J'ai soudain une envie irrépressible d'aller aux toilettes. Les toilettes. Cet univers clos rassurant. Souvent nauséabond : empestant la fraîcheur citron suractivée, ou la cigarette, ou d'autres odeurs plus naturelles mais encore plus répugnantes. J'ai fait mon petit pipi. J'ai pas envie de chier. Mais je prends quand même le temps de souffler un peu. Derrière la porte verrouillée, qu'est-ce qui m'attend ? Pourquoi est-ce que je me prends à ce point la tête pour des détails comme ça ? Tiens, j'ai un bout de papier plié dans la poche. C'est gribouillé. Un genre de morpion ? Au verso, un truc imprimé furieusement balafré par une imprimante mécontente de ses conditions de travail. Mais qu'est-ce qui est imprimé au juste ? Des flèches... Imprimées dans tous les sens.
5. Il fait nuit. J'ai pris une douche. Pas de copine, mais pas non plus envie de me masturber. Le trou dans la tête, je le sens encore. Dans l'obscurité, un craquement. Au volume normal : je suis parfaitement réveillé. Il y a quelqu'un chez toi. Je bondis hors de mon lit, mais il est déjà devant moi. On essait tous les deux d'allumer la lumière. Ma main écrase la sienne contre l'interrupteur. C'est moi. Je suis en face de moi. Sur le moment, on croit que ça va être comme dans un film d'horreur. On croit qu'on va avoir peur. Mais pas du tout. On tombe dans les bras l'un de l'autre, comme deux véritables frères qui se retrouvent. Bon c'est quand même vachement bizarre comme situation, et comme je crois que ni lui ni moi n'envisageons de tourner dans une série gay dans les prochains jours, alors nous mettons rapidement fin aux effusions. « Qu'est-ce que tu fous là ? Comment t'es rentré ? - Par là. » J'indique ma propre tête. Je dis : « Okay, on s'assoit et tu m'expliques... « On s'installe dans le coin cuisine. « Quelque chose est arrivé, je me réponds. Quelque chose de tellement énorme que cela se voit avant que ça arrive. » Parfois, je m'étonne moi-même. « Tu veux un café ?, je me demande. - J'veux bien. » Ça ne m'étonne pas : moi aussi. Je me détaille pendant que le micro-onde cliquète. « Pourquoi t'es habillé et pas moi ?, je demande. - Je pense que c'est parce que je suis l'invité et que toi tu es dans ta maison. - Tu veux dire que, tu es celui qui n'est pas réel. - Si on a tous les deux pu se toucher tout à l'heure, c'est qu'on est tous les deux réels. - Merde, c'est quoi ce truc énorme ? » Je baisse les yeux. Et on explose de rire, ensemble. « Ca fait du bien. - Tu l'as dit. » Nous redevenons sérieux. « C'est si grave que ça ?, je demande. - Je ne sais pas. Sans doute. Plus de repère. Plus rien. Comme si toutes les horloges s'étaient arrêtées. Comme s'il faisait jour et nuit à la fois à la fois pour l'éternité. Comme si on ne pouvait plus regarder la télé. - A ce point ? Sérieusement, essaie d'être plus clair... Je mets les sucres dans les cafés. On en avale une gorgée. « En fait, Kurt avait raison quand il te disait que le temps n'existait pas. - Et alors ?, je réponds. - Alors quelqu'un s'en est aperçu. Et ça a fait comme avec des dominos. Tout le monde s'en est aperçu. Tout le monde s'en aperçoit. Tout le monde s'en apercevra. - Attends, je réponds avec humeur : le temps n'existe pas ? Je peux même pas me l'imaginer. Et toi ? Quel rapport avec toi en train d'en discuter avec moi. » Nous buvons un autre gorgée. « Je crois que c'est une idée qui m'est venue – toujours en discutant avec Kurt. Il avait dit quelque chose à propos des voix qu'on avait dans la tête... » Je me sentais pris d'un vertige. « Je m'en souviens, je murmurais. - Et je lui ai répondu quelque chose du genre, si mon inconscient veut me parler, il n'a qu'à venir : on est voisin. - Je m'en souviens aussi ! » Je voulais qu'il s'arrête – que je m'arrête de parler. Je voulais qu'on change de sujet. Que le trou dans ma tête s'arrête de grandir ! - Alors je me suis dit : si le temps n'existe pas, si ce sont seulement nos différentes consciences qui décident de la réalité, alors rien ne m'empêche de venir me parler à moi-même. » Je posais violemment ma tasse de café sur le bord de l'évier. « Et tu crois pas que cela fait de nous deux un timbré ? - Alors d'où je viens, tout le monde est timbré. - J'en doute pas. Et tu crois que ça va durer longtemps ? - Quoi, t'a peur que je tape l'incruste ? - Un coloc c'est pas pratique pour inviter les copines à la maison. - Ça ouvre aussi pas mal de possibilités, si elles sont intéressées. - Espèce de pervers. - Toi-même. - Et les voisins ? J'vais quand même pas leur raconter que j'ai... - Parce que tu crois qu'ils n'aurons pas d'autres problèmes sur les bras ? - Okay j'ai plus envie de discuter... » J'attrape la télécommande. « On se mate un dvd ? - Si tu veux, je me réponds, » en abandonnant à regret sa tasse vide. Je sens le malaise. On regarde tous les deux du côté de la télévision. « Allume la télé s'il te plaît, » je lui dit, en regardant du côté de la seconde télécommande, posée juste à côté de lui. Il hésite. Il finit par la prendre. Je croise à nouveau son regard. Et je crois que je sais maintenant ce qui lui fait peur. L'écran s'allume. Il est gris, animé d'une pulsation régulière. « C'est rien, ça doit être la péritel qui déconne. » Je vais pour aller derrière le téléviseur, mais je m'arrête en cours de route. Du coin de l'oeil, quelque chose d'anormal... Je me relève. Il pense la même chose que moi et me rejoins à la fenêtre. Et là je commence vraiment à avoir la pétoche. Nous tirons ensemble les rideaux, et nous écartons les volets de la porte-fenêtre qui donne sur le balcon. Une clarté spectrale envahit le salon : il est trois heures du matin et un genre d'aurore boréale dessine comme un grand huit à travers le ciel. Il n'y a plus d'étoiles dans le ciel, mais une espèce de nuée filamenteuse, archnéenne. Et c'est aussi la pleine lune. « Je me disais, murmurait ma propre voix à mon côté, que si je réussissais, tout ça serait peut-être moins galère à deux. - Mon Dieu... », je souffle. C'est alors que j'aperçois le Kurt, debout à notre côté. Il sourit.
FIN
LE MAT est un fanzine électronique de courts récits de fantastique. Texte tous droits réservés David Sicé.
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