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LE MAT

VOIR L'IMPOSSIBLE

LUNDI 17 OCTOBRE 2005

Tous droits réservés : texte David Sicé, illustrations : leurs auteurs.

 

 

SOUS LE DRAP

David Sicé

 

A René Magritte, évidemment.

...Ceci n'est pas une nouvelle !

 

« Je sors, mon amour. »

Monsieur Emile referma la porte de leur petit hôtel particulier. Dehors, il faisait nuit comme en plein jour.

Comme à son habitude, le banquier huma l'air, puis, du bout des doigts, lissa sa fine moustache brillantinée. Puis le petit homme replet descendit les marches du perron, et tourna à droite dans la rue bordée des becs de gaz qui couvaient doucement leur feu.

Comme tous les mercredis, il croisa l'homme élégant en costume trois-pièces, qui le salua en soulevant son chapeau melon. Et comme d'habitude, Monsieur Emile lui rendit son salut trop tard, car il était toujours perdu dans ses pensées chaque fois qu'il s'en allait de chez lui. En fait, il n'avait jamais eu aucune idée du visage de celui qu'il croisait pourtant semaine après semaine.

Dans la chambre du premier, Constance avait attendu que son époux referme la porte. Puis elle avait soupiré. Elle passa derrière le paravent, et commença à déboutonner un à un les boutons de sa robe de chambre. Puis, elle passa la main sur sa camisole de soie, palpant les globes lourds de ses seins à travers le tissu caressant.

La camisole glissa au sol.

Constance chercha le bouton de son sein droit, et le tiroir s'ouvrit.

Il était vide.

Un à un, elle vérifia chacun des tiroirs de son corps. Son sein gauche était vide. Son coeur était vide. Son ventre était vide. Avec une infinie précaution, ses doigts fins et fuselés atteignirent le dernier bouton. Le plus petit, le plus délicat, le plus sensible. Et du bout des doigts, du dernier tiroir, elle ramena une minuscule clé d'or.

 

***

 

La boutique du coiffeur sentait bon le parfum et la mousse à raser. Aimable, comme à son habitude, le flattait. Monsieur Emile aimait qu'on soit aux petits soins pour lui. Qu'on lui dise que sa mise était superbe, que qu'une moustache aussi parfaite aurait de quoi rendre jaloux n'importe quel autre homme, qu'il n'avait pas grossi du tout, et que ces dames n'appréciaient pas tant la vigueur des muscles d'acier que la tendresse de poignées d'amour.

Et tandis que les doigts agiles et légers d'Aimable massaient son cuir chevelu, Monsieur Emile soufflait doucement. Depuis combien de temps Constance ne l'avait pas touché ainsi ? A quand remontait donc le dernier geste de tendresse de l'un envers l'autre ? Pourquoi déjà l'hiver alors qu'un doux automne en était à peine à s'annoncer ?

Dans la glace se reflètait sa nuque, parfaitement dégagée par l'habile artisan. Et le coeur de Monsieur Emile se brisa à la vue de la tonsure qui s'affirmait peu à peu au sommet de son crâne. Aimable revenait pour passer un miroir derrière la tête de son client, afin qu'il puisse admirer l'effet de la coupe vue de face. Mais seuls deux yeux embués de larmes s'y reflètaient.

Le coiffeur s'écria : « Non, non, non, il ne faut pas ! Voyons Monsieur Emile : si votre Dame vous aime, pourquoi ferait-elle attention à de pareils détails ? »

 

***

Alors Monsieur Emile comprit tout, et sa poitrine se creusa. Il se leva, maladroitement, et remercia Aimable, et lui glissa dans la main un pourboire bien plus important qu'à l'ordinaire. Et il comme se précipitait hors de la petite boutique, un oiseau de ciel clair s'envola à tire d'aile sur les nuages bas.

Le banquier ne s'arrêta même pas devant le Café de la Ville, où il avait coutûme, chaque mercredi après sa visite chez le coiffeur, de déguster une pinte de bière dorée garnie de sa mousse blanche. Il courut, tout le long du trottoir clair-obscur, un peu grotesque, un peu damné, jusqu'à la porte de sa maison, qu'il poussa, presque violemment. Et comme le rez-de-chaussée était vide, il s'élança dans l'escalier qui sentait bon la cire, et se hâta, jusqu'à la porte de leur chambre.

Constance était debout, avec l'homme en costume et au chapeau melon. Et sous un drap, ils s'embrassaient. Monsieur Emile arracha le drap.

Ni l'un, ni l'autre n'avaient plus de visage.

 

FIN

 

 

LE MAT est un fanzine électronique

de courts récits de fantastique.

Texte tous droits réservés David Sicé.