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Anna ferma les yeux.
Un très léger interstice naquit dans le sillon de ses lèvres. Sa poitrine menue se souleva tandis que le souffle de la vie emplissait ses poumons.
Le bruit de fond jusqu'ici pratiquement inaudible se précisa : le craquement du parquet de la scène, et dans la salle obscure, le souffle des premiers rangs, la toux légère d'un spectateur des balcons.
Et dans la lumière à nouveau, les parfums mêlés à l'odeur de la poussière de riz, le frôlement des étoffes des costumes des figurants, le goût de cerise du rouge à lèvre et la pointe d'une amertume, au creux de la langue, comme si l'émotion qui la submergeait à présent avait l'espace d'un instant créé le mirage d'une sensation bien réelle.
Comme un océan, le souffle reflua, et l'énergie monta, jusque depuis les tréfonds de la terre…
« Porgi, amor, qualque ristoro…Al mio duolo, a'miei sospir ! »
( Ô mon amour, donne-moi le remède… A ma tristesse, à mes soupirs .)
***
La cantatrice avait rejoint sa loge. Elle retouchait son maquillage en compagnie de Giovanna, qui jouait Suzanne, et de Raphaël — Chérubino. Les deux femmes avaient entre-temps enfilés une copie à leur taille du costume de l'autre pour l'acte suivant : La servante était déguisée en comtesse, et la comtesse en servante.
« Tu y crois, toi, à ces histoires de voleurs de voix ? » demandait Giovanna : Moi rien que d'y penser j'en ai la chair de poule. » L'accorte jeune fille se retourna vers Raphaël : « Tiens, touche ! ».
L'adolescent palpa aussitôt l'avant-bras délicat de son interlocutrice.
« Moi, ce serait plutôt les voleurs d'identité qui m'inquiètent, » répondit Anna, en prenant une expression supérieure — son expression de Comtesse — pour voir ce que cela donnait dans son miroir. « Vous vous rendez compte ? En un clic, ils t'attrapent tout. Ton compte en banque, tes rendez-vous chez le coiffeur…
— Tes dettes, tes commandes de préservatifs à perles et nervurés… » continua le jeune Raphaël, hilare. Il se reçut aussitôt un petit coup d'éventail sur la tête.
« Non, reprit plus sérieusement le garçon : C'est Giovanna qui a raison. Dans notre métier, le plus gros risque à présent, ce sont les voleurs de voix. »
Anna pivota, la tête inclinée : « Mais comment s'y prennent-ils au juste ? Ce n'est pas comme s'ils t'opéraient quand même ? »
« Presque, répondit Giovanna : Vous vous souvenez de la mode de ces nouvelles consoles, il y a dix ans, celles qui pouvaient te faire sentir des odeurs, et toucher des trucs qui n'existaient pas, juste avec un genre de casque de walkman ? »
« Oui, répondit Raphaël avec un geste affecté : Quelle horreur ! Mes cousins ont complètement grillés leurs cerveaux avec : On a dû leur greffer des puces amplificatrices de perception parce que plus rien pour eux n'avait suffisamment de goût ou de couleur à part bien sûr leur console, avec le volume sensoriel poussé à fond ! »
« Ils auraient dû aller voir un guérisseur, ou un hypnotiseur, répondit Anna en redonnant un petit coup d'éventail sur le bras du garçon : Tout ça c'est juste subjectif. On ne va pas voir un chirurgien pour des problèmes pareils ! »
Raphaël essaya de lui prendre son éventail en faisant la jeune folle au bord de la crise de nerfs : « Et d'abord arrête de me taper, ou je te tapes ! » pleurnicha-t-il.
Anna se mit à pousser des petits cris : « Lâche-le, tu vas me le casser ! » — et Giovanna de les sermonner : « Arrêtez tous les deux, vous allez encore faire sauter toutes vos coutures ! »
Raphaël abandonna l'éventail à sa légitime propriétaire, pour reprendre, tout à fait calmement, son explication : « En fait, ça marche comme un vol d'identité, mais à l'envers : On a tous des puces greffés un peu partout dans le corps pour capter nos voix, nos gestes et nos sensations pendant la représentation. C'est comme ça qu'après le réalisateur peut reconstituer avec des acteurs en images de synthèse tout le spectacle… »
« On le sait tout ça… », remarqua Giovanna en renversant son fauteuil et en soulevant ses jupes pour battre ses très jolis jambes en l'air. « Quand je pense à tous les trucs qui m'ont injecté là-dedans, j'en ai des frissons.
— Toi, tu as souvent des frissons, répondit Raphaël en riant : Ils t'en auraient pas injectée une là où je pense ?
— Tu aimerais bien le vérifier, hein ? » taquina Giovanna. Puis elle battit des mains : « Oh, oui, enfin une idée intéressante ! Comme ça tous les petits vicieux dans ton genre pourront sentir vibrer mon point G quand j'attrape mon contre-ut ! »
Anna se leva et fit quelques pas à travers la loge pour se détendre : « Sauf qu'en fait le réalisateur ne capture pas qu'une seule représentation : Il les enregistre toute et il en fait une espèce de mélange avec l'aide de ses intelligences de synthèse… Chaque fois que je revois ces O.D, je ne me reconnais jamais. C'est comme si c'était quelqu'un d'autre qui chantait. »
Raphaël se leva à son tour :
« C'est justement là que le voleur de voix intervient. Il ne lui faut qu'une seule capture de la représentation, mais il doit pouvoir intervenir en direct, pour capter les signaux avant le codage et la compression automatique. Il amplifie au maximum tous les ordres que ton cerveau envoie à tes cordes vocales, ainsi qu'à tous les muscles de ton corps, et les injectent directement dans les mêmes zones du cerveau de celui ou de celle à qui il a prévu de vendre ta voix. »
Le jeune homme avait toqué de l'index et du majeur joints au milieu du front d'Anna. La cantatrice se dégagea, et secoua la tête : « Ce n'est pas possible, ça doit complètement leur griller les neurones. »
Raphaël leva les mains en l'air, hilare : « Et c'est exactement le but : Tu flanques une bonne baffe dans un sens aux neurones qui doivent agir sur ta voix, puis tu flanques une autre baffe dans l'autre sens à tous les neurones qui sont chargés du feed-back.
— Du feed-back ? », répéta Giovanna qui n'arrivait plus à se relever. Raphaël et Anna aidèrent la jeune fille à se remettre debout. « L'action en retour, expliqua Raphaël : Tu t'entends chanter mal, tu corriges – tu t'entends chanter bien, tu prends ton pied. Les mauvais chanteurs oublient toujours la deuxième idée.
— Hé, les filles, rappela José — Figaro —, ça va bientôt être à vous ! »
Tandis que la petite troupe s'engouffrait dans le couloir qui menait aux coulisses, Anna jeta un coup d'œil soupçonneux à Raphaël : « Tu m'as l'air bien au courant de toute ces pratiques, toi… »
Alors qu'ils se retrouvaient dans l'obscurité, Raphaël souffla à l'oreille de la jeune femme : « Bien sûr, à ton avis, comment on fait pour avoir une voix de castrat sans se les couper et sauter dix ans de pratique… »
Face à l'expression indignée d'Anna, le garçon ajouta en riant : « Hé, je l'ai pas volé ma voix ! Je chante depuis que je suis tout petit dans des chorales professionnelles et j'ai eu d'excellents professeurs, de ceux qui coûtent très cher et ne me mettaient pas la main aux fesses !
—Chut ! » rappela l'ombre de Giovanna.
« Je me demande…, reprit malgré tout Anna dans un murmure, combien il restera de vraies voix, je veux dire, de voix naturelles dans les prochaines années ? »
Raphaël ne repondit pas, car il était bien trop occupé à singer le jeu de scène de Figaro tandis que celui-ci chantait :
« Aprite un po'quegli occhi… Uomini incauti e sciocchi, Guardate queste femmine, guardate cosa son! »
( Ouvrez-vous yeux, hommes imprudents et stupides – Regardez ces femmes, regardez ce qu'elles sont ! ).
***
Cependant, une question ne parvenait pas à quitter l'esprit d'Anna. Certes, quelqu'un pouvait à tout moment d'une représentation lui pirater sa voix, pour la forcer dans la tête et dans la gorge de quelqu'un d'autre, mais en quoi cela pouvait-il se révéler plus dangereux qu'un vol d'identité pour un chanteur. Cela, elle ne le comprenait pas.
Plus tard – très tard, au bistrot dans lequel ils s'étaient tous réunis pour fêter le départ de la tournée pour Paris, ce fut Quentin, la doublure de Raphaël, qui le lui expliqua.
C'était un jeune homme beaucoup plus discret, doux et mystérieux que Raphaël. Sa voix parlée elle-même était très différente de sa voix chantée, et elle avait quelque chose d'hypnotique : Même lorsqu'il parlait à voix basse, la personne à laquelle il s'adressait n'écoutait que lui. Et il avait un don presque surnaturel pour les imitations, dont il n'offrait le spectacle que très rarement, et entre amis proches.
« Au dix-neuvième siècle, avait-il expliqué à Anna, certains croyaient que lorsqu'on les prenait en photo, ou lorsqu'on les enregistrait avec un phonographe, on leur volait leur âme. Un romancier nommé Jules Verne avait à ce sujet raconté l'histoire d'une cantatrice morte de peur à cause de ces superstitions, alors que l'homme qui la guettait ne faisait qu'enregistrer à la fois son image et sa voix, en trois dimensions. L'idée revient aussi dans un court roman de Bioy Casares, où un autre de ces sorciers de la science irradie mortellement la femme qu'il aime pour pouvoir vivre et revivre à jamais la même semaine qu'ils ont passé ensemble, alors qu'elle ne l'aimait pas.
— Quelle horreur ! » répondit Anna, qui n'avait pas touché à son dessert. Son régime était draconien, et elle n'avait jamais eu un gros appétit de toute manière. « C'était Julia Garladi qui m'avait raconté que tous les capteurs dont on se sert pour les enregistrements émettent en fait énormément de rayonnement micro-ondes pour activer nos puces, ce qui est très probablement dangereux à terme pour la santé, même quand le niveau est bas. Elle m'avait parlé d'une expérience faite avec des oisillons ou des poussins, je crois… »
Quentin répondit après avoir pris une bouchée de sa génoise au café. « En fait, le danger du vol de voix ne vient pas des radiations, ni même de la superstition des chanteurs dont on copie les réflexes vocaux, mais bien du réceptacle lui-même.
— Le réceptacle ? » répéta Anna, très étonnée.
— La personne qui reçoit la voix. Celle dans le cerveau de laquelle on imprime le chant d'un autre ou d'une autre, ou des deux en même temps. On dit qu'il suffit d'une seule opération de ce genre pour que certaines personnes un peu faibles d'esprit basculent dans une sorte de psychose, un genre d'obsession. Ils deviennent fascinés par la voix originale. Pas un enregistrement, mais bien la vibration, la substance, la réalité elle-même de la voix copiée. Le réceptacle est comme en manque des ondes émises par le chanteur – toutes les ondes : électrique, sonores, musculaires. Aussi, certains ne rêvent plus que d'une chose… »
A ce moment Quentin hésita.
« Tuer l'original ? » compléta Anna dans un souffle.
Le jeune homme baissa les yeux : « Non. Plutôt se confondre avec lui. Ce qui n'est pas possible. » Anna se détourna et frotta ses bras. Elle en avait des… Non, cela devenait ridicule !
Quand elle releva les yeux, Quentin souriait, un peu moqueur : « Sincèrement, je ne crois pas que les voleurs de voix, ou plutôt les receleurs de voix soient plus dangereux que des passionnées d'opéra, des fans amoureux ou des stalkers. Et cela vaut mieux, car je crois que plus cette pratique deviendra populaire, plus nous aurons de spectateurs extrêmement fidèles et extrêmement attentifs dans nos salles. »
Comme Anna, il se retourna du côté de son comparse Raphaël, qui venait de faire exploser de rire l'autre côté de la tablée en improvisant à lui une scène de ménage chantée entre Figaro et Suzanna.
Puis le jeune homme ajouta :
« A moins bien entendu qu'ils ne se trouvent déjà sur la scène. »
FIN
Achevé le 15 août 2006.
Tous droits réservés David Sicé 2006.