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AUTOMNE

 

 

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Le vieil homme avançait à pas lents, en s'aidant d'une longue canne blanche. Le bout de la canne s'enfonçait à chaque fois dans la terre meuble, déchirant la chair humide et rousse du tapis de feuilles mortes qui recouvrait le sous-bois. Souvent, il clignait de ses yeux rougis et chassieux. Une toute jeune fille le rejoignait en courant :

« Amon ! »

Le vieil homme s'immobilisa. Son cou était devenu raide depuis un certain temps déjà, alors il dût faire un pas de côté pour pouvoir se tourner vers sa compagne :

« Belinda ! », coassa-t-il.

« Mon amour, s'écria la jeune fille en le rejoignant : Pourquoi t'es-tu enfui de la clinique ! »

Le vieil homme fit un geste de colère :

« Je ne me suis pas enfui. Je ne suis pas et je ne deviendrais jamais l'un de ces légumes séniles, un de ces déments qui ne savent plus qui ils sont ni où ils vont, tout juste bon à s'accrocher au coin de banquette que leurs petits-enfants auront bien voulu leur laisser ! »

« Amon, soupira la jeune fille. »

Elle était vêtue d'une très courte robe verte, avec des rubans roses dans ses cheveux blonds. Ses petits souliers vernis étaient déjà tout tâchés par la course à travers les sentiers boueux : « Bien sûr que oui, tu ne deviendras jamais comme eux, répondit la jeune fille : puisque tu suis ton traitement. Est-ce que tu te souviens quand est-ce que le docteur t'a dit qu'il commencerai à faire effet. »

Le vieil homme reprit sa marche lente, tandis que la canne noire se plantait dans la boue, un peu tremblante : « Depuis deux jours. Je t'ai déjà dit que je n'étais pas sénile : je ne pers pas ma mémoire. J'ai encore toute ma tête ! »

« Alors pourquoi es-tu parti de la clinique, répondit la jeune fille, furieuse : cela va arriver et tu le sais, et tu vas te retrouver tout seul, dans les bois, et… »

Le vieil homme s'arrêta à nouveau et leva la tête vers la cime des arbres magnifiques. Sa voix s'érailla un peu plus : « J'ai toujours aimé cette forêt… C'est ce paysage que je veux voir, lorsque… tout ça s'arrêtera ! »

Une larme roula le long de sa joue parcheminée. L'autre œil ne pouvait plus pleurer naturellement.

« Amon…, murmura la jeune fille en se mettant sur la pointe des pieds pour essuyer la joue du vieil homme : mon grand, mon magnifique Amon. L'important, c'est d'être encore en vie, et en bonne santé. Tout le reste ne compte pas. Tout le reste, tu le reconstruiras. »

« Non ! », cria alors soudain le vieil homme : « Non, répéta-t-il plus doucement : tout va disparaître ! Je vais disparaître ! Et rien ne me remplacera, si ce n'est… »

Il frappa à plusieurs reprises du plat de sa main gantée de cuir sa poitrine creuse :

« Cette enveloppe vide, ce simulacre de moi-même. Ce traitement n'est qu'une vaste fumisterie ! Comment… Comment ai-je pu croire que je pourrais échapper à… à ce qui est notre lot à tous en payant pour une pareille ignominie ! »

Le vieillard tomba à genoux, arc-bouté sur sa canne. Une ombre de tristesse traversa le visage de la jeune fille, puis, elle redevint radieuse et prit le visage de son compagnon entre ses petites mains : « C'est normal d'avoir peur, mais cela ne fait absolument pas mal. Et tout ira bien, tu verras, lorsque tu seras redevenu toi-même. C'est une seconde chance. Et plus tard ce sera une troisième chance, et une quatrième, et encore une infinité d'autres. Désormais nous sommes comme les arbres : à chaque fin de notre vie, nous perdons nos feuilles pour mieux redevenir verts… »

Entre les mains blanches de la jeune fille, le visage du vieillard partait en lambeaux.

« Ecoute ma voix, et n'ait pas peur. Je suis là pour te guider. Je suis déjà passer par là. La seule chose qui compte est de ne pas être seul. C'est un peu comme une seconde naissance, et moi, je n'aurais voulu la manquer pour rien au monde. »

Elle retira la casquette de la tête du vieil homme : tous ses cheveux blancs s'envolèrent au vent, révélant une splendide tignasse brune. Elle essuya les restes des lambeaux grisâtres encore accrochés au visage lisse du beau jeune homme, et ôta enfin avec précaution les deux paupières fripées et tachetées. Alors le beau jeune homme ouvrit ses yeux d'un vert pur et brillant et la regarda, très surpris. Il toussa, puis déglutit, et dit enfin :

« Maman ? »

Alors la toute jeune fille prit dans ses bras le jeune homme aux habits trop larges pour lui, et le serra contre son cœur :

« Mon bébé ! Comment te sens-tu ? »

« Maman, où suis-je ? répondit le garçon. Et comment tu as fait pour avoir l'air si jeune ? »

 

FIN

David Sicé.

Tous droits réservés Juillet 2006 .

 

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