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« Marrant, le petit robot volant... »
La jeune fille japonaise sourit. Toute fine, toute mince, la mise impeccable et la jupette délicieusement courte... Toutes des canons, ces étrangères !
« Mitsuko trouve votre pays merveilleux , dit le robot. Paris est une ville si romantique. Il y a beaucoup de dirigeables... »
Je lui coupe la parole :
« C'est pour la sécurité. Ils nous surveillent. »
La jeune fille écoute le gazouillis de son robot, attentive, puis elle hoche la tête, à nouveau souriante. Et la visite continue.Dans l'ascenseur pour visiter la tour Eiffel, le robot marrant intervient à nouveau :
« Mitsuko a été très surprise, lorsqu'elle s'est réveillée à l'hôtel. Vous avez encore des femmes de chambres qui viennent nettoyer les chambres. Au Japon, il y en a très peu, et elles s'occupent seulement de vérifier le travail des robots. »
« Désolé de vous surprendre, mais la France a tout misé sur les petits boulots, le service éducatif minimum, plus de télévision et moins de brevets. Vous savez bien, la formule Mickeyland / McRonald. Vous payez. Ils gagnent. Nous grappillons ce qui reste. »
Je m'adosse au mur, à côté de l'affiche « Souriez, vous êtes filmés ». J'ajoute, plutôt sèchement :
« Pourquoi Makiko veut-elle apprendre le français ?
La traduction automatique ne lui suffit pas ? »
La jeune fille écoute attentivement son robot, puis répond, concentrée, dans son charabia exotique.
« Mitsuko pense que c'est important de parler plusieurs langues : Un seul langage emprisonne plus facilement la pensée. Comprendre soi-même plusieurs langues rend libre, et plus... lucide. »
Elle n'a pas tort la petite : pas toujours au point, la traduction automatique ! Etape suivante, les Champs-élysées et la terrasse de café typiquement française. Là encore, la jeune fille est ravie :
« Tout ces garçons de café, comme ils sont gentils.
Et ils sourient toujours ! »
Je réponds en jetant un coup d'oeil à la carte.
« C'est à cause de tous les médocs qu'ils prennent. Faut au moins ça pour tenir tout ce temps debout plus de soixante-dix-sept heures par semaine de jour comme de nuit. »
En tête de la carte, le propriétaire du café rappelle :
« Restez poli : vous êtes enregistrés . »
« Mitsuko vous demande de l'excuser, mais combien d'heure avez-vous dit que ces garçons travaillaient ? »
Je vide d'un trait le dé à coudre qui me sert de tasse. Oups, je viens d'avaler deux cents euros d'un coup. Je réponds : « Soixante-dix sept heures. Mais ne vous inquiétez pas, ils ne sont pas payés : la majorité sont en stage. C'est important d'apprendre un métier quand on est à l'école. Bon, c'est vrai, de temps en temps, il y en a qui pètent les plombs et qui se mettent à tuer au hasard. Mais c'est pour ça qu'on a les dirigeables... »
J'ajoute, à la vue de la mine plutôt déconfite de la gazelle : « Je croyais qu'au Japon on travaillait plus longtemps que ça, encore ? »
« Oui , répond Makiko – (ou son robot, je ne sais plus au juste) : mais pas dans des professions aussi pénibles. Nos dirigeants ont pensé qu'il était plus rentable de faire faire ce genre de travail par des machines plutôt que d'avoir à payer plus tard pour le remplacement des genoux, du dos, la violence domestique ou urbaine et le vieillissement prématuré . »
Je réponds, amusé : « Non, nous pour ça, on a l'assistance à la fin de vie. Et comment vous faites, sans le pétrole ? »
« Nous avons nos centrales à fusion, comme vous, vous avez les Itérations, n'est-ce pas ? »
Je me lève, elle m'imite, avec son robot qui nous tourne autour comme un gros frelon. Il commence à m'agacer celui-là.
« Nous avions trop de dettes, je réponds : les Anglais les ont rachetées. C'est eux qui fixent les prix maintenant. Et je ne vous dit pas combien ils se gavent ! »
Etapes suivantes, les emplettes dans les boutiques de luxe. J'allais enfin avoir la paix. Au détour d'une des vitrines, encore une de ces affiches omniprésentes : « Pensez positif : ça se voit ! ».
Et voilà que son robot la ramène à nouveau :
« Ce matin, j'ai lu une étrange nouvelle sur mon téléphone : ils disent que votre Assemblée Nationale fait aujourd'hui son entrée en bourse... »
Moi, agressif : « Ouais, un 14 juillet, c'est normal, non ? »
« Mitsuko ne comprend pas : La France est une démocratie. Comment peut-elle vendre des parts de ses élus ? »
Je soupire, l'air de rien : « Oh, ça. Vous savez, déjà à la fin du XXe siècle, il y avait le vote bloqué et le lobbying, alors cela fait depuis longtemps qu'un député ne représente plus les gens qui l'élisent, seulement le parti auquel il appartient. »
« Oui, mais une démocratie a besoin... »
Mais elle me les casse, la petite jap' !
« Et elle en aura toujours une. Pour le tourisme ! »
La jeune fille s'est arrêtée de marcher et écoute avec attention les explications à rallonge de son robot. La boite de conserve héliportée n'a pas dû tout comprendre. Elle doit fournir à sa gentille maîtresse l'équivalent d'un rapport d'erreur et d'excuses circonstanciées en dix pages bien tassées. Quelle bouffonnerie, ces robots ! Et ils croient qu'ils vont pouvoir remplacer les humains avec ça ?
Le robot se tourne enfin vers moi :
« Mitsuko a une question . »
Je colle mon chewing-gum dans un coin de ma bouche. Après tout, c'est elle qui paye... « Allez-y, je vous écoute. Enfin, votre truc, je veux dire.
— Comment vous pouvez vous permettre de parler aussi... librement ? »
J'ai un petit rire. Je lui montre mon tee-shirt : « Vous arrivez à lire ce qu'il y a écrit là-dessus ? »
En tout cas, son robot, oui : « Le monde... réel ?
— C'est ça, je réponds : j'ai décroché une place dans un reality show. Un jeu télévisé où les joueurs font semblant de dire ce qu'ils pensent 24 heures sur 24 : On n'arrête pas la T.N.T. !
— Ah... », font à la fois Nono et la petite japonaise.
***
Chère Aïko.
Je suis très fière de t'écrire ma première lettre en français sans l'aide d'un traducteur automatique. La France est un pays merveilleux. Ici les gens parlent très bien français, surtout ceux qui ne sont pas du pays. Les Français sont des gens très gentils, mais ils disent parfois des choses bizarres.
Bises de Paris, ta Mitsuko.
FIN
David Sicé.
Tous droits réservés 14 juillet 2005.