L'ACTUALITE

FIREFLY

PHASES

 

 

 

Ici la version imprimable au format PDF

 

 

 

« En fait, instit, c'est devenu un métier très simple... »

Valérie suivait Madame la Directrice à travers le couloir aux murs couverts des joyeuses fresques du prochain dessin animé d'un grand groupe de communication.

« Plus besoin de faire le gendarme ! »

Diane Marcowitz souriait de toutes ses dents, éclatantes de blancheur, et d'une régularité parfaite. Valérie se mit à songer... Non, mieux valait qu'elle ne songe à rien !

« Nous pouvons à présent entièrement nous consacrer aux programmes... ».

Madame la Directrice — enfin, Diane... — passa sa carte d'identité dans la serrure magnétique : « Et voici notre infirmerie » annonça-t-elle avec fierté.

On dirait plutôt une réserve.

Cette fois, Valérie n'avait pas pu s'empêcher de penser. Sans doute l'émotion de ce premier jour de travail. Il fallait vraiment qu'elle se reprenne. Les deux femmes tenaient à peine dans la petite salle aux étagères blanches chargées de distributeurs en carton. La Directrice fit apparaître comme par magie dans le creux de sa main trois comprimés pelliculés aux couleurs vives.

« Bleu, c'est pour les cours du matin. Vous verrez, c'est incroyable comme ils sont sages et concentrés. C'est bien simple : ils absorbent tout comme des éponges ! »

« Vert, c'est pour les exercices. Je n'ai qu'un seul mot à dire : extraordinaire ! »

Ses dents, mon Dieu ses...

« Et enfin, rouge, c'est pour le sport... »

Valérie savait déjà tout cela. Mais il était important qu'elle donne la meilleure image d'elle-même. Pour son premier jour. Pour tous les autres jours. La Directrice sait tout. Elle sait toujours tout. Et elle a toujours raison. Valérie l'aime déjà. Comme sa maman.

« ... Vous inquiétez de rien : les dames de service s'occupent de tout ! »

Non, plutôt, comme une seconde maman.

« Et voici vos enfants... Ne sont-ils pas mignons ? »

Valérie se tenait à présent à l'entrée de sa classe. Sa première classe. Des murs d'un jaune ensoleillé, couverts des posters des émissions télévisées les plus populaires. Des jouets partout, un immense écran ultraplat, des petites tables et des petites chaises. Et sur les petites chaises... Des amours de petits enfants !

Les enfants sont nos amis, il faut les aimer auss...

« Bonjour les enfant ! » disait Madame la Dir... Diane.

Elle se pencha et souffla à l'oreille de Valérie : « Il n'y a pas dix minutes, on aurait dit une bande de singes sous amphétamine : de nos jours, les parents ne sont vraiment plus capables de se faire respecter... »

Valérie s'avança d'un pas. On aurait dit trente d'adultes en miniature. Impeccablement coiffés, habillés, et couverts des marques les plus en vogue. Trente paires d'yeux éteints la suivaient, d'un mouvement parfaitement synchrone, lent, et glaçant.

« Bonjour Madame ! » répondirent trente voix, dans un ensemble parfait et monocorde.

Valérie se retourna vers sa directrice. Celle-ci hocha la tête avec bienveillance : « Nous ne dirons jamais assez merci au gouvernement. Avant, nous vivions vieux, mais nous finissions presque toujours timbrés ! »

Diane jeta encore un coup d'oeil à la classe avant de conclure : « Bien, je vous laisse faire connaissance : Amusez-vous bien ! » (Et avec un nouveau grand sourire) : « Au revoir, les enfants ! Et surtout soyez sages !

— Au revoir Madame la Directrice ! Oui, Madame la Directrice ! »

 

***

 

Cours magistral. Valérie alluma le téléviseur, qui se mit aussitôt à diffuser le cours prévu au programme. Les trente paires d'yeux se fixèrent sur l'écran géant et n'en décrochèrent plus. Rassurée, Valérie récupéra dans son sac sa revue électronique, et alla s'asseoir au fond de la pièce pour surfer sur le net. Cette jupe verte lui irait bien... Tiens, ils avaient inventé une nouvelle manière d'enlever les grains de beauté !

 

***

 

La récréation. Les dames de service distribuaient les « bonbons » verts aux enfants. Valérie se détourna. Les médocs, elle ne les avait jamais aimés. Un jour son médecin traitant avait décidé qu'elle était hyperactive. Ses parents lui avaient alors donné des gélules qui, plus tard, l'avait rendue anorexique, et cela avait été vraiment horrible pour s'en sortir.

Un autre jour, son petit ami lui avait raconté que, lorsque son père lui hurlait constamment dessus à la maison, l'infirmière de l'école avait dit qu'il faisait de la dépression, et à l'époque, il avait reçu un nouveau traitement. Un qui ne rendait pas suicidaire. Lorsqu'il s'était suicidé, sa famille avait intenté un procès au laboratoire, et le laboratoire avait gagné en prouvant que c'était le comportement de son père à l'époque de son enfance qui l'avait fragilisé psychologiquement.

 

***

 

La directrice entra dans la classe, toujours aussi radieuse : « Alors, comment ça se passe, Valérie ? Les enfants ont bien travaillé? »

La Directrice a toujours raison. « Oh oui, ils ont été parfaits : Ils ont tous reçu la mention ‘ Très bien ' ».

Pour ne pas traumatiser les enfants, le mot «  Bien  » devait toujours figurer sur le devoir. Mais lorsqu'il était tout seul, c'était que l'enfant s'était trompé. Heureusement, cela n'était pas arrivé.

Quand cela arrivait, les professeurs les plus courageux ajoutaient parfois la mention « … mais il faut faire un effort . » Mais comme il fallait faire un clic de plus sur la souris, beaucoup ne le faisaient pas.

« Et vous, les enfants, continuait Mme... Diana, Valérie a été gentille avec vous? »

Un petit serrement au coeur. Valérie sourit davantage. On ne savait jamais ce qu'ils pouvaient se mettre à raconter. Qui peut savoir ce qui peut passer par la tête d'un enfant ? Ils pouvaient vraiment dire n'importe quoi.

« Oui, Madame ! » répondirent les enfants, tous en choeur, les yeux brillants.

Les épaules de Valérie se détendirent d'un coup. Diane se retourna, assez fière d'elle : « Parfait. Ne sont-ils pas adorables ? »

Valérie répondit avec conviction : « Tout à fait ! Ce sont des amours ! »

 

***

 

Le lendemain. Les enfants se mettaient bien sagement en rang dans la cour. Les dames de service avaient attrapé un retardataire à l'entrée. L'une maintenait le gamin solidement, tandis que l'autre lui faisait gober quelque chose, puis lui faisait boire de l'eau par-dessus. La femme lui plaqua ensuite sa main sur la bouche et le nez, jusqu'à ce qu'elle puisse être sûre qu'il avait bien avalé le truc.

Ce devait être un récidiviste.

Valérie se détourna. Il fallait se concentrer. Elle passa soigneusement en revue chacun d'entre eux, juste pour être sûre qu'aucun autre « singe » ne se cachait parmi eux. Non, il n'y avait aucun problème. Ils allèrent sagement prendre leur place dans la classe. Tiens, les posters ont déjà changé.

Valérie alluma la télévision.

L'écran affichait un message d'erreur.

Valérie essaya quand même la télécommande.

L'écran affichait encore le message d'erreur.

Valérie essaya à nouveau la télécommande.

L'écran affichait toujours le message d'erreur.

La jeune fille fit une grimace. Les gamins la regardaient. Valérie se ressaisit, et leur fit un grand sourire : « Tout va bien, les enfants. Il y a un petit retard, mais cela va vite s'arranger... »

Les gamins la regardaient. L'écran était toujours bleu. Valérie fut prise d'un vertige. C'était seulement son second jour d'école. Qu'est-ce qu'on lui avait bien pu faire faire, à elle, à l'école, lorsque le cours ne marchait pas ?

Un jeu !

Oui, c'était ça. C'était ça qu'il fallait faire : Valérie hocha plusieurs fois la tête : « Je vois, on n'est pas bien réveillé... Alors nous allons faire un petit jeu en attendant que la maintenance à distance intervienne. »

Valérie se concentra ensuite sur la télécommande. Comment faisait-on déjà pour activer l'option tableau noir ? Oui, c'était sûrement comme ça. L'écran géant émit un tintement joyeux, et le message d'erreur sur fond bleu fut remplacé par un fond noir. Ou peut-être vert. Très, très sombre. Valérie se retourna vers sa classe : « Nous allons jouer au Pendu. Ça vous plaît ? »

Ne pas penser... Une main hésitante se levait : « Madame ? »

Valérie ouvrit de grands yeux. Comment s'appelait-il déjà ? Elle attrapa la feuille d'appel pour faire très vite défiler les visages et les prénoms. Heureusement que les photos étaient rafraîchies à chaque fois que les gamins passaient le portail : avec les vêtements tous différents, il était presque impossible de les confondre... « Bilal, c'est ça ?

— Oui. Comment ça marche ? »

Bilal. Il fallait qu'elle se souvienne de ce prénom : un petit garçon très mignon, une peau blanche de rouquin, avec des cheveux très noirs, soigneusement décoiffés. Valérie allait répondre, quand une autre main hésitante se leva : « Madame ?

— Oui... Une seconde... Annie ?

— Qu'est-ce que c'est qu'un pendu ? »

Valérie voulait répondre, mais il n'y avait plus qu'un grand vide dans sa tête. Elle se remit à sourire, et hocha la tête : « Le plus simple est que je vous montre comment on y joue... »

Elle se tourna face à l'écran noir (enfin, elle ne les voyait plus !), et du bout des doigts commença à tracer un « P », puis... Un trait pour « E », un trait pour « N »...

« ... Et si vous vous trompez, je dessine un bout du pendu : ça c'est le poteau, et ça la poutre ; et voilà la corde. Ça c'est la tête, et ça c'est le cou... »

Fascinés, les yeux suivaient le moindre des gestes de la jeune fille.

 

***

 

La récréation. La directrice était en train d'engueuler les dames de service : « Comment avez-vous pu vous tromper sur un détail aussi simple ? », elle vociférait. Devant tous les enfants, qui regardaient, attentifs. Et devant tous les professeurs bien entendu. Mais eux regardaient ailleurs, et faisaient semblant de ne s'apercevoir de rien.

« Vous êtes toutes virées ! » cria encore Diana.

Les dames de service partaient ; elles avaient jeté leurs blouses par terre. « Madame, qu'est-ce qui se passe ? » demanda le petit Bilal, tandis que leur classe s'en allait dans le coin du terrain du mini basket.

« Rien du tout, » répondit Valérie, distraitement : « Les dames de service ont dû faire une erreur, qui a mis très en colère Madame la Directrice, mais tout va bien. »

Valérie baissa alors les yeux, mais Bilal ne la regardait plus. Il pense déjà à autre chose, se disait-elle, rassurée.

 

***

 

Les enfants se tenaient debout en file indienne. Ils devaient jeter la balle dans le petit panier. C'était quelque chose qu'ils avaient appris à faire depuis qu'ils étaient tout petits. Valérie s'installa sur le banc contre le mur et ouvrit son magazine.

La première balle retomba mollement aux pieds du lanceur.

Valérie leva les yeux de sa série télé favorite. L'enfant regardait la balle rebondir encore, et encore, jusqu'à s'arrêter presque aux pieds de la jeune institutrice. Horrifiée, Valérie posa sa revue, et se leva : « Mais qu'est-ce que... ? »

Madame la Directrice arrivait. Elle était plus souriante que jamais : « Tout va bien, Valérie ! »

Elle avait un distributeur de pastilles à la main.

« Ils n'ont pas eu la bonne pilule ! » chuchota Diane à l'oreille de la jeune fille : « Vous allez la leur donner, et vite ! »

« Mais... ? »

La directrice a toujours raison. Le sourire de Diane disparut d'un coup. Elle fulminait : « Comme si les choses n'allaient pas assez mal, j'ai l'inspecteur académique dans mon bureau ! S'il découvre que les mioches ne savent même pas mettre une balle dans un panier, ma carrière est fichue ! »

Elle balança le distributeur dans les mains de Valérie.

« Donnez-leur tout de suite, ou vous vous retrouvez à la rue ! »

Déjà, les enfants se rapprochaient : « Des bonbons ? », ils disaient. « On peut en avoir nous aussi ? »

Diane fit volte-face, à nouveau complètement radieuse : « Oui ! Valérie va vous les donner. Et il y en aura pour tout le monde ! »

Après quoi, les choses semblaient être rapidement rentrées dans l'ordre. Les gamins lançaient vigoureusement le ballon les uns après les autres – et ils atteignaient toujours leur cible. Valérie pouvait enfin revenir à sa série télévisée. Elle jetterait quand même un coup d'oeil, de temps en temps, parce qu'avec les enfants, on ne sait ja...

Un gamin s'était mis à hurler. La jeune fille laissa échapper son magazine. « Mais enfin qu'est-ce qui t'arrive ? » s'écria Valérie.

Le gamin avait la tête en sang. En sang !

Valérie n'avait jamais vu autant de sang couler de sa vie ! Pourtant, les gestes lui venaient automatiquement, comme à un robot : faire asseoir l'enfant, parler avec douceur, presser le petit gilet en boule contre la blessure, pour arrêter l'hémorragie.

« Tu vois, disait-elle au gamin – dont elle n'arrivait toujours pas à se rappeler du nom — Ça n'est rien du tout, ça s'est déjà arrêté de saigner. »

Evidemment, aucune dame de service n'arrivait. Valérie se releva : « Les enfants, vous restez tous où vous êtes. Bilal, va cherchez Madame la Directrice s'il te plaît !

— Oui, Madame, » répondit le garçon.

Valérie reposa un genou à terre : « Tout va bien se passer, » dit-elle encore au petit blessé. Mais lorsqu'elle relevait la tête, il n'y avait plus personne sur le terrain de jeu.

Valérie sentit son sang se glacer. « Où... ? Les enfants ? » appela-t-elle. « Madame, j'ai mal... » gémissait le petit blessé.

Valérie était debout, prise de vertige : Le terrain de jeu était désert. Absolument désert. Il n'y avait personne aux fenêtres des classes, aveuglées par les grilles de sécurité. « Je vais... » commença-t-elle. Valérie ramassa le petit blessé.

L'infirmerie !

Les dames de service étaient parties en laissant la porte de l'infirmerie grande ouverte. La petite Annie se tenait au milieu des distributeurs de médicament éclatés par terre, des pastilles de toutes les couleurs plein la bouche.

« Annie, recrache ça tout de suite ! » s'écria Valérie.

La voix de la jeune institutrice sonnait faux, toute déformée, et complètement suraigu, comme une crécelle. La jeune fille déposa le blessé — qui détala aussitôt dans le couloir, comme un lapin. La petite Annie se précipita à sa suite, abandonnant Valérie au milieu de l'infirmerie, médusée.

Bleu, rouge, vert... Où sont les jaunes ?

Toutes les pastilles étaient éparpillées par terre.

Est-ce qu'il y en a encore ? Est-ce qu'ils les ont emportées ?

Valérie n'arrivait plus à arrêter les voix dans sa tête. Alors elle décida de se laisser faire, de leur obéir : Elle se mit à quatre pattes, pour remuer comme une folle les emballages pour retrouver les précieuses plaquettes.

Les jaunes pour annuler l'effet. Les jaunes pour revenir à la normale. Les jaunes parce c'est la couleur du soleil.

Valérie bourra ses poches de plaquettes de pastilles jaunes. Elle vida la sacoche de secourisme de son contenu, et la remplit à la faire craquer. Puis elle s'élança dans le couloir.

Toutes les classes étaient vides. Elle entendait des ballons rebondir violemment contre les murs. Valérie fit demi tour, et revint au pas de course en direction de la cour de récréation. Pour s'arrêter net, à l'entrée : Madame la Directrice lui tirait la langue.

C'était une langue énorme. Violacée.

Les yeux de Diane Marcowitz étaient exorbités. Les singes avaient passé une corde à sauter autour de son cou. Ils avaient fait deux tours autour. Les veines saillaient affreusement, la peau gonflait et se marbrait. A deux, ils tiraient sur chaque extrémité, et traînaient en dansant le corps de la directrice en direction du poteau le plus proche... Les autres professeurs étaient déjà accrochés, l'un contre un tronc d'arbre, les autres à la cage aux écureuils. Les singes leur lançaient des balles dessus, sans s'arrêter. Il y avait une large traînée rouge par terre.

Valérie se mit à trembler violemment. Elle voulait hurler, mais elle n'y arrivait pas. Déjà, plusieurs singes s'approchaient d'elle.

«  Les enfants ?  »

Valérie ne reconnaissait pas sa propre voix. C'était celle d'une autre personne. Elle, elle n'était même pas là. C'était à quelqu'un d'autre que tout ça était en train d'arriver. Ce n'était pas pour de vrai !

«  Je vous ai apporté des bonbons... , continuait la voix, ... des bonbons jaunes, comme le soleil !  »

 

FIN

 

David Sicé.

Tous droits réservés 13 juillet 2005.

 

 

L'ACTUALITE

FIREFLY