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Il s'est assis à côté de la tombe.
Avec grâce, tel un danseur ou peut-être une sorte d'elfe.
Il a l'air d'un ange avec ses cheveux châtain clair qui bouclent, ses yeux doux et ses traits fins. Il porte une veste trop grande pour lui sur un tee-shirt blanc et une chemise à carreau dont les pans sortent de son pantalon.
Un ange un peu bohème.
Il pose avec précaution le sac en papier à sa gauche, et le palm top sur la pierre sombre. Un visage souriant, bien connu, apparaît à l'écran.
« Salut, » dit le jeune homme. Sa voix est très douce, presque féminine.
« Salut ! Moi, c'est Tim.
Geoff.
Marrant : ça sonne presque comme le prénom de mon fils...
Ouais. Marrant. J'ai fini un livre, aujourd'hui.
Il parle de quoi ?
De toi.
Ah ? Encore des conneries de journalistes...
Ouais, sans doute. Pourquoi t'as jamais voulu revoir ton fils?
Mary voulait que j'arrête la musique. Elle voulait que je devienne un genre de garagiste, que je prenne un boulot de merde, qui rapporterait du fric. Au moment même où j'allais avoir ma chance. Alors je suis parti pour New-York. Elle est tombée enceinte. Je suis revenu ; on a parlé ; je suis resté à New-York. C'est des trucs entre un homme et une femme, mec : Ça arrive, et on y peut rien. »
A ces derniers mots, l'ange a un rictus : « Tu crois vraiment ce que tu dis ?
Qu'est-ce que tu veux dire au juste, Geoff ? »
Le jeune homme se lève d'un bond :
« T'AS ABANDONNÉ TON PUTAIN DE GAMIN, C'EST ÇA QUE JE VEUX DIRE, PAUVRE NAZE !!! »
Le jeune homme reste debout quelques secondes, à respirer bruyamment.
« Arrête ça, Geoff , reprend la voix dans le palm top Je sais que t'es en colère, et on ne discute pas quand on est en colère. On hurle et on s'excite tout seul. On perd le sens de la perspective des choses.
Conneries ! » crache l'ange, dans un sanglot.
Il s'écoule de longues secondes de silence.
« Geoff ?
Ouais...
Tu es toujours avec moi ? »
L'ange essuie rapidement ses larmes. Il se remet souplement en tailleur. Il répond : « Ouais. Tout près. » Il regarde la pierre tombale. Il sort une bouteille de vodka et un petit gobelet du sac en papier. Il siffle une première dose.
« Parle-moi de toi, Geoff ... »
Y'a rien à dire sur moi, Tim. J'suis un zikos. Je joue, j'écris et je compose mes chansons.
Génial. Faudra que tu m'en chantes une à l'occase.
Pour que tu me dises à quel point c'est de la merde ? Pas question !
Qu'est-ce que tu racontes ? Je ne la connais pas ta chanson ! Pourquoi tu voudrais que je te dise que c'est... ?
On a déjà eu cette conversation ! »
Le jeune homme avale un second gobelet d'alcool. Il tousse.
« C'est juste... que tu ne t'en souviens plus, c'est tout.
Tu veux dire, qu'on se connaissait, avant ?
Non. On ne se connaissait pas avant. »
Le jeune homme avale un troisième gobelet.
« Geoff... J'ai du mal à te suivre.
L'autre éclate de rire : « Normal, t'as une dalle de marbre posée en plein sur ta tronche : Ça peut pas aider ! »
Après une hésitation, la voix dans le palm top reprend : « Qu'est-ce qui ne va pas, Geoff ? »
Alors la voix de l'ange se brise à nouveau :
« Pourquoi tu m'as abandonné, Papa ? Pourquoi tu ne m'as jamais serré dans tes bras ? Pourquoi... Pourquoi tout ce que j'ai jamais reçu de toi c'est ta putain de musique et ton putain de FRIC !!! »
La bouteille de vodka explose sur la pierre sombre. Le palm top est allé valser dans l'herbe sous le choc.
« Et merde ! » fait le jeune homme en allant récupérer le petit ordinateur. Peut-être qu'il est cassé. Peut-être que la connexion a été coupée...
« Je suis désolé, Geoff... »
Le jeune homme, rassuré, repose le palm-top sur la tombe, et répond, en reniflant : « T'as intérêt à être putain de merde de désolé, Tim...
... Je ne me souviens pas t'avoir laissé tomber, Geoff . »
Le jeune homme ne répond rien.
« Mais si j'ai fait ça, je suis sincèrement et complètement désolé. Il y a plein de choses que je regrette d'avoir faites, et plein de choses que je regrette de n'avoir pas faites. »
Les yeux de l'autre sont perdus dans le vague.
« Geoff, réponds-moi s'il te plaît ! »
Le temps est brumeux, ce matin. Le grand jardin est désert. Il est presque toujours désert. Enfin, d'une certaine manière.
« Geoff. On ne peut pas changer ce qui a été fait. Surtout quand... quand on a fait son temps. J'ai fait mon temps, Geoff. Et il n'y a que la technologie pour me laisser peut-être une chance de faire encore quelque chose de bien aujourd'hui. De te parler... »
« Geoff. Je ne sais pas qui tu es. Je sais à peine ce que tu fais. Mais ne fais pas de conneries, s'il te plaît. Et surtout pas à cause de moi. »
« Geoff. Je ne peux pas te dire que je t'aime, parce qu'on ne se connaît pas. Mais si on se connaissait, je te le dirais. Et si j'étais encore là, je te le prouverais, ici et maintenant... »
Les yeux de l'ange se voilent à nouveau de larmes.
« Jeff, murmure-t-il. Mon nom, c'est Jeff. »
Il se lève : « Je dois y aller maintenant...
Ça ira, mec ? »
Le jeune homme hocha la tête en souriant :
« Ouaip. Ça ira.
Alors, au revoir ?
Ouais, c'est ça. Au revoir. »
Le jeune homme éteint le palm top. Il ramasse les plus gros morceaux de verre pour les mettre dans le sac en papier. Puis, du revers de la manche, il essuie comme il peut la dalle de marbre noir. Enfin, rapidement, il dépose un baiser dessus.
Et il repart dans la brume.
FIN
David Sicé.
Tous droits réservés 11 juillet 2005.