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VENDREDI 15 JUILLET 2005

Tous droits réservés : texte David Sicé, illustrations : leurs auteurs.

 

SODA

David Sicé

Magda dormait nue sur le drap.

Hamilton s'accouda à la rambarde, comme chaque matin.

La baie de Rio étincelait, écrasée de chaleur. Une aile volante planait au loin. A l'ombre du store, l'homme ouvrit sa canette. Le gaz carbonique s'échappait avec son chuintement caractéristique.

Et Hamilton se rappela, ce même matin, d'il y avait plus d'un mois déjà. Il se rappela les gens qui tombaient comme des dominos, depuis la plage jusqu'au centre-ville, et plus loin encore. Hamilton avait regardé tout ça sans comprendre. Il avait regardé les oiseaux planer entre les tours, puis tomber d'un coup dès qu'is descendaient en dessous du cinquième étage.

« Je vais faire des courses ! » avait alors lancé Madga, joyeuse et pimpante, comme à son habitude.

Hamilton s'était retourné. Il avait voulu dire quelque chose, mais rien n'était sorti de sa bouche. Comme un con, il s'était tenu là, sa canette de soda light à la main, qui perdait son gaz.

Deux minutes après, Magda hurlait, hurlait dans le couloir. Hamilton s'était précipité.

Magda, debout, en robe légère, son sac à main tombé à ses pieds.

Et les corps entassés dans l'ascenseur.

Une expérience de chimie très simple. Saturez une eau bien froide de dioxyde de carbone. Réchauffez l'eau froide. Le dioxyde de carbone dégaze. Pshitt. Hé bien les grands de ce monde avaient réussi à reproduire l'expérience à l'échelle planètaire. Une eau bien froide : les profondeurs de l'océan. Un effet de serre pour les réchauffer en profondeur, et puis, hop, un remous. L'eau froide chargée en dioxyde de carbone arrive à la surface, monte en température, dégaze... Et une vague invisible de dix à douze de mètres de haut arrive en roulant dans toutes les directions.

Imprévisible ? Mon cul, oui...

Hamilton but une gorgée. Il les avait lues ces dépêches sur internet à propos de ces zones de mort qui grandissaient au large des côtes. Des eaux où plus rien ne survivait. Parce que plus rien ne respirait. Simplement, tout le monde avait parié que seuls les poissons crèveraient, et seulement ailleurs qu'en Occident. Ce en quoi tout le monde ne s'était pas complètement trompé...

Des cadavres, il y en avait encore des milliers. Et pas seulement à Rio de Janeïro. Tout le long de la côte sud-américaine, où les « éruptions océaniques intermittentes  » avaient toujours lieu. La ruée vers l'intérieur des terres. Les pompes et les longs tubes que les américains et les européens installaient à la va vite tout le long de leurs continents, histoire de désamorcer les bombes à retardement dans les profondeurs. Pas le temps de s'occuper des autres. L'armée, partout déployée à l'intérieur du pays. La pêche, devenue impossible sans masque à gaz et des réserves d'oxygènes, au cas où un nouveau raz-de-marée invisible arrivait en rasant la surface des eaux.

Hamilton vida le fond de sa canette. C'était depuis ce jour qu'il avait recommencé à boire. Pourquoi n'avait-il pas fuit Rio avec les autres ? Il était romancier. Il tenait au confort de son appartement. Et puis il n'était pas seul à être resté, en sécurité, dans les hauteurs. Les pillards ? Mort dès la minute où ils étaient descendus de leurs Favelas. Hé oui, la nappe de gaz carbonique ne s'était pas dissipée tout de suite. Elle avait stagné un peu par ici, un peu par là. De toute façon, tout ce qu'il y avait à faire, c'était de bloquer les issues inférieures, si d'aventure quelqu'un échappait au gaz.

Tous les jours à la même heure, Hamilton descendait faire sa ronde, le révolver à la main. Vérifier l'état des portes. Des alarmes. De la pompe. Du groupe électrogène. Le niveau des réserves. Magda aurait voulu partir. Mais pas sans lui.Et puis elle avait ses migraines. Depuis ce jour-là, d'épouvantables migraines. Le docteur avait dit qu'elle avait respiré le gaz à l'ouverture des portes de l'ascenseur. Hamilton n'y croyait pas trop. Il n'avait pas de migraines, lui.

Hamilton ouvrit une autre canette. Les murs blancs. Les sacs de linges et d'autres choses entassés. Il tituba. Un vertige.

Vite, il alluma son briquet. La flamme vacillait, mais restait vive.

Hamilton ouvrait les portes des appartements les unes après les autres. Histoire de vérifier qu'ils étaient toujours les seuls à bord. Parfois il entrait. Il visitait. Il ouvrait un livre ou regardait un tableau. Parfois il faisait le ménage.

Hamilton eut un petit rire.

Mais cette fois, il avait mal au coeur. Au dos ou au coeur.

Rester calme.

Sans se presser, il remonta l'escalier, en faisant une pause à chaque palier.

« Madga ?, » il appela. « Tu te souviens quelles pilules le docteur... ? »

Du côté du balcon, de la toile rouge comme tendue ou accrochée à la terrasse, comme une aile volante qui se serait... Quelque chose s'abattit violemment sur l'arrière de son crâne.

 

***

 

Mal... rouge... du sang partout.

Et une migraine atroce. Hamilton regardait ses doigts noueux remuer lentement. Plus de révolver. Des gémissements. Les ressorts du lit qui grinçaient, violemment.

Un homme qui soufflait comme une bête.

Hamilton essaya de se relever. Son pied heurta une chaise. La pile de livres ramenés des étages inférieurs s'effondra.

L'autre se dégageait, et remontait hâtivement son caleçon.

Dans un brouillard rouge, Hamilton s'était enfuit dans le couloir. L'autre s'était précipité à sa suite, avec le révolver.

Une arme, trouver une arme !

Sa poitrine lui faisait mal. L'escalier. Jusqu'à la porte ouverte sur les travaux abandonnés. L'autre dévalait les marches derrière lui. Il le talonnait. Ses pieds étaient nus.

Hamilton se retourna. Il laissait derrière lui une piste sanglante. Impossible de lui échapper. Impossible de lui abandonner... La barre de fer, là où il l'avait laissée !

L'autre était dans le couloir. Hamilton revenait lentement sur ses traces, depuis la porte du dernier appartement, et s'embusquait, dans l'angle, dans l'ombre. Il ne l'avait toujours pas vu. Hamilton retint sa respiration.

L'autre arrivait. L'odeur de sa sueur le précèdait. Il lui passa devant.

Un jeune, très maigre, son révolver à la main.

Hamilton frappa une première fois. Une seconde fois. Il lâcha la barre de fer. Il voulut arracher son révolver de la main du voyou. Il frappa encore, à coup de poings. L'autre lâcha enfin prise. Il disait quelque chose. Hamilton le tenait en joue. Il suppliait.

Le brouillard rouge.

Hamilton fit feu. Une fois, deux fois. L'autre se jeta sur lui. Ils roulèrent à terre. L'autre était sur lui, il l'insultait. Encore une détonation, et un morceau du faux plafond qui tombait. La douleur éclata et déchira son crâne, sa poitrine. Le révolver s'envola à travers le couloir. L'autre le lâcha pour bondir vers l'arme à feu. Hamilton se précipita sur lui, attrapa le crâne et le frappa à plusieurs reprises contre le sol.

L'autre ne bougeait plus.

Récupérer le flingue... C'était fait.

Mettre en joue son agresseur... Hamilton avait beau cligner des yeux, il ne voyait plus que des formes floues. Les tempes qui battaient.

Faut s'en débarrasser... vite. Et retrouver Magda.

Hamilton rangea le révolver. Il attrapa l'autre par les pieds. Le tira jusqu'à l'escalier. Le fit rouler jusqu'au palier suivant. Encore. Et encore.

Pourvu que je ne me trompe pas d'étage.

 

FIN

 

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Texte tous droits réservés David Sicé.